Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ? – Libération

Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ?

Didier Raoult à l'Assemblée nationale le 24 juin.
Didier Raoult à l’Assemblée nationale le 24 juin.Photo Thomas Coex. AFP

Le directeur de l’IHU Méditerranée a effectivement cosigné plus de 3 000 articles et études. Ce qui ne veut pas dire qu’il les a «écrits».

Question posée par Thomas le 16/09/2020

Bonjour,

Nous avons raccourci votre question, qui était formulée ainsi : «Le Pr Raoult dit-il vrai lorsqu’il affirme avoir “écrit 3500 publications internationales” ? Cela fait beaucoup pour un seul homme. Si le chiffre surprend, est-ce que l’on sait par ailleurs si le fait de signer signifie qu’il a réellement travaillé dessus ? Merci.»

Vous faites référence aux déclarations de Didier Raoult lors de son audition, ce mardi 15 septembre, par la commission d’enquête sénatoriale sur la gestion de la crise sanitaire du Covid-19. Voici les propos exacts du directeur de l’IHU Méditerranée Infection : «Je vous le dis très solennellement et après avoir juré de ne dire que la vérité : je n’ai jamais fraudé de ma vie. J’ai écrit 3 500 publications internationales, je n’en ai jamais rétracté aucune. Alors bien entendu, sur 3 500, il y a eu des erreurs qui sont passées, il y a une fille qui me traque depuis que je suis célèbre, qui a réussi à trouver 5 erreurs sur 3 500 publications. Il y en a probablement beaucoup plus que ça, j’estime qu’il y a entre 2 et 4% d’erreurs dans les papiers que j’ai faits. Je ne suis qu’un pauvre humain, je fais des erreurs comme tout le monde.»

Un rythme «proprement phénoménal»

L’affirmation du Professeur Raoult sur les «3 500 publications» – comprendre études scientifiques – qu’il aurait «écrites» a été largement commentée sur les réseaux sociaux. A l’instar de la journaliste du Point, Géraldine Woessner, plusieurs internautes ont rapidement calculé que cela correspondrait à «une [publication] tous les quatre jours, sans discontinuité, au long de quarante ans de carrière». Un rythme «proprement phénoménal», commente-t-elle dans son tweet, largement partagé. En se rendant sur les différents sites de recensement de publications scientifiques, force est de constater que le chiffre de 3 500 études mentionnant Didier Raoult parmi les auteurs est probable. Si l’on compte «seulement» 72 articles de lui sur Expertscape – site à l’algorithme tenu secret sur lequel Didier Raoult est référencé comme meilleur expert français de son domaine – on trouve 1 743 publications sur ResearchGate, 1 868 résultats sur Pubmed, le plus officiel, ainsi que 3 149 documents sur Scopus.

Les résultats de chaque plateforme ne sont pas à ajouter les uns aux autres : la majorité des études sont référencées sur plusieurs sites, puisqu’ils partagent les données des mêmes six ou sept principales revues scientifiques. La base de données Scopus en référence davantage car elle est tenue par Elsevier, éditeur des revues New Microbes and New Infections et International Journal of Antimicrobial Agents (Ijaa). Deux revues où plusieurs membres de l’IHU Méditerranée Infection siègent au comité éditorial, acceptant pratiquement sans délai de vérification chaque publication du Pr Raoult, qui en est donc le principal contributeur, comme l’expliquent Yves Gingras et Mahdi Khelfaoui, professeurs à l’Université du Québec à Montréal (Uqam) dans une étude sur les revues scientifiques publiée sur le site The Conversation. En considérant que certaines publications mentionnant Didier Raoult en auteur ont pu passer entre les mailles du recensement en ligne, l’ordre de grandeur de 3 500 publications donné par Didier Raoult est tout à fait plausible.

Publications cosignées, oui, écrites, non

Toujours sur Scopus, on constate que Didier Raoult est coauteur de plus d’une centaine d’articles par an : il cumule jusqu’à 228 publications sur la seule année 2016. Le site recense déjà 118 publications de Didier Raoult en 2020, soit une publication tous les deux ou trois jours depuis le début de l’année. La découverte du Sars-COV-2 et la crise du Covid-19 ont évidemment donné matière aux chercheurs, et les publications se sont multipliées dans les instituts et laboratoires du monde entier. Or certains internautes soulignent que l’activité médiatique – les nombreuses interviews et conférences comme les vidéos sur Youtube – du Professeur Raoult ces derniers mois a dû lui laisser bien peu de temps pour rédiger des études approfondies, tout en étant aussi au chevet de ses patients.

«Chaque champ de recherche a ses spécificités, explique-t-on du côté de l’équipe de Didier Raoult. En biologie, celui qui exécute est premier auteur et celui qui dirige est dernier auteur. Ces articles, ce sont des recherches que Didier Raoult dirige. C’est assez classique. Il relit l’article, il fait des corrections, parfois il peut écrire des passages. La seule règle c’est d’avoir participé à la recherche.»

Mais déjà en 2016, le biologiste et journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis s’interrogeait dans son livre Malscience : de la fraude dans les labos, à propos des records du monde du professeur Raoult. «Comment croire qu’un scientifique puisse participer réellement à des recherches débouchant sur quasiment une publication par semaine ?» questionnait-il. Plus récemment, une tribune intitulée «Halte à la fraude scientifique», publiée dans Libération, visait sans le nommer l’infectiologue marseillais. «Il est anormal que des directeurs d’équipes de recherche cosignent des publications dont le nombre rend impossible le fait qu’ils y aient réellement participé», affirmait le texte signé par un collectif de plusieurs centaines de scientifiques, chercheurs, et professionnels de santé.

Comme un «un réalisateur qui aurait fait 3 500 films»

«Dire qu’un scientifique a écrit 3 500 publications au cours de sa carrière est aussi ridicule que prétendre qu’un réalisateur a fait 3 500 films. Ce sont les mêmes délais : plusieurs mois voire un an, minimum», compare le docteur Michaël Rochoy, ancien chef de clinique des universités à Lille, lui-même auteur de plusieurs publications en médecine générale. «Il y a des délais qui sont incompressibles, un article prend en général plusieurs mois.» 

Les étapes, depuis le choix d’une question de recherche jusqu’à la publication de l’étude, sont a minima «faire une revue bibliographique sur le sujet, définir une méthodologie, recueillir un accord de comité d’éthique si besoin, recueillir les données et faire les analyses statistiques, comparer les résultats à la littérature, détailler les forces et limites de l’étude, conclure, écrire l’article, le soumettre à une revue, attendre la relecture, les corrections, la relecture», décrit le médecin. «Donc même avec le rythme de production d’un Spielberg, et même s’il a indéniablement consacré sa vie à la recherche, on ne peut envisager qu’il ait, comme il le dit, “écrit” lui-même ces études», détaille-t-il à CheckNews après avoir exposé son incrédulité sur Twitter. Selon lui, Didier Raoult «doit probablement avoir une contribution plus symbolique que réelle sur un grand nombre d’articles, c’est ce qu’on appelle être un auteur fantôme». Son nom aurait donc été systématiquement ajouté aux travaux de tous les collaborateurs et nombreux doctorants accueillis par l’IHU Méditerranée Infection.

Une théorie validée par le Professeur Roger Salamon, épidémiologiste et biostatisticien, ancien président du Haut Conseil de la santé publique et premier signataire de la tribune «Halte à la fraude scientifique». «Les signatures automatiques par le chef de laboratoire sont une pratique bien connue, explique-t-il à CheckNews. Si j’avais signé tous les papiers qui sortaient de mon Institut [l’Isped, Institut de santé publique, d’épidémiologie et de développement, ndlr] depuis trente ans, je n’aurais pas moins de 3 500 publications à mon actif, moi aussi.»

Pour le professeur Hervé Maisonneuve, médecin de formation devenu expert en intégrité scientifique, référent sur le sujet pour la faculté de médecine Paris-7, et derrière le blog «Rédaction médicale et scientifique», le volume de publication du PRaoult est effectivement incompatible avec le travail attendu d’un auteur. Celui-ci est détaillé dans les recommandations de l’ICMJE (International Commitee of Medical Journal Editors), qui font office de règlement déontologique dans le milieu. Elles déterminent que l’attribution de la qualité d’auteur doit reposer sur quatre critères cumulatifs. A savoir la «contribution substantielle à la conception ou aux méthodes de la recherche», la «rédaction préliminaire de l’article ou sa révision critique», «l’approbation finale de la version à publier» et «l’engagement à assumer l’imputabilité pour tous les aspects de la recherche».

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«Le rythme de ses publications rend impossible qu’il coche les deux premiers critères», estime Hervé Maisonneuve. Nathan Peiffer-Smadja, coordinateur du Réseau des jeunes infectiologues français (Réjif), acquiesce et rappelle un événement datant de 2012, énième preuve selon lui de l’implication toute relative du professeur Raoult dans certaines de ses publications. En 2006, Elisabeth Bik – la «fille qui traque» Didier Raoult selon les mots de ce dernier, chercheuse émérite ayant consacré sa vie à la lutte contre la fraude scientifique – a mis en lumière de graves erreurs dans des articles signés par Didier Raoult. Il a alors été interdit de publications dans toutes les revues scientifiques de l’American Society for Microbiology (ASM) pendant un an, «une sanction jamais vue dans l’histoire», commente Nathan Peiffer-Smadja. Lorsque l’affaire est révélée dans le magazine Science, six ans plus tard, l’infectiologue marseillais se dit «victime collatérale d’une sanction collective», comme le rappelle cet article de For Better Science. Il réclame un droit de réponse et déclare pour sa défense : «Je n’ai pas chapeauté ce papier et je n’ai même pas lu la dernière version.»

Points Sigaps et millions d’euros

Le professeur Roger Salamon tempère néanmoins : «On ne peut pas attaquer le professeur Raoult sur ça : c’est discutable, mais ce n’est pas illégal, et il n’est pas le seul à le faire.» Les accusations ne sont donc pas pour l’infectiologue, dont il dit apprécier la personnalité au demeurant, mais pour le «fonctionnement bancal du système de reconnaissance de la recherche» par l’Etat. Mêmes critiques de la part de Nathan Peiffer-Smadja : «Le système de publication est un gros problème en France, qui dépasse Raoult», concède-t-il, bien qu’il considère que ce dernier a littéralement «professionnalisé» une pratique qui consiste à gonfler son nombre de «points Sigaps».

Sigaps pour «Système d’interrogation de gestion, d’analyse des publications scientifiques». Depuis 2006, en France, cet outil de bibliométrie est utilisé pour calculer une partie de l’enveloppe annuelle accordée par le ministère aux centres hospitaliers universitaires (CHU) et à quelques autres centres liés à la recherche biomédicale, soit 78 établissements au total, explique le Monde. En prenant en compte le rang de signature de l’auteur et la notoriété de la revue, un certain nombre de points est attribué à chaque chercheur, pour chaque publication. Ces points Sigaps servent ensuite de base au ministère de la Recherche pour allouer des subventions publiques aux établissements : la «note» d’un établissement est la somme des notes de ses chercheurs, praticiens et professeurs.

Dans une interview à Marsactu, en 2018, Didier Raoult annonçait rapporter «11 millions d’euros par an» aux hôpitaux publics de Marseille, auquel son IHU est rattaché. Selon le magazine local, l’infectiologue pèserait pour «25% des crédits de recherche attribués à l’AP-HM».

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C’est le volume – et non la qualité – des publications qui compte, avancent tous nos interlocuteurs. «Il y a un vrai enjeu financier, on est poussé à publier beaucoup pour avoir un maximum de points, affirme Nathan Peiffer-Smadja. Pour l’argent mais aussi, dans le secteur de la médecine, parce qu’ils permettent d’être nommé professeur ou maître de conférences» par le Conseil national des universitaires (CNU). Roger Salamon confirme : «Ce fonctionnement dessert ceux qui ont un minimum de respect pour les signatures : au-delà de l’inélégance, le problème, c’est l’inégalité.»

«C’est bien pour ça qu’il n’y a ni contrôles ni changements, personne ou presque ne dénonce ce système, continue le PMaisonneuve. Les publications, donc les points, permettent d’avoir de l’argent et d’être promu, cela influence les comportements, même des plus critiques.» L’Académie des sciences avait d’ailleurs déploré les dérives de ce système dans un rapport en 2011.

Les équipes de Didier Raoult insistent de leur côté sur le fait que ni le professeur ni son IHU ne touchent directement les sommes en question : «Ces scores Sigaps permettent d’évaluer le niveau de recherche des hôpitaux, ils entraînent le versement d’une enveloppe financière aux CHU. Il n’y a aucun fléchage particulier qui se fait vers un pôle ou une équipe de recherche en particulier. Didier Raoult et l’IHU n’ont donc aucun intéressement particulier à avoir un score Sigaps élevé.»

Cordialement

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le CFPJ pour le journal d’application de la promotion 53.

 


Mathilde Roche

 

 

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Halte à la fraude scientifique – Libération

Tribune. Cette pandémie est la première dans l’histoire de la science moderne. Les moyens déployés et la mobilisation des chercheurs ont été sans précédents. Tous les projecteurs étaient braqués sur le monde de la recherche, ce qui aurait contribué à démocratiser et rendre attractif ce domaine parfois vu comme lointain ou inaccessible. Nos concitoyens étaient en droit d’exiger la science la plus sérieuse et honnête, dans l’intérêt supérieur de l’humanité. Force est de constater qu’ils ont été surpris et déçus.

Au lieu d’une unification des forces, ils ont assisté à une dispersion des moyens à l’échelle mondiale, européenne, et même nationale, nourrie par une impréparation et des égoïsmes, tant entre Etats qu’entre équipes de recherche, conduisant à une épidémie de petites études scientifiques locales, parfois de mauvaise qualité, qui ont fait perdre un temps précieux et sans doute beaucoup de vies humaines. L’Académie nationale de médecine a alerté, sans succès.

Cependant, la confiance de nos concitoyens a surtout été brisée par la mise en lumière de fraudes scientifiques. L’affaire dite du «Lancetgate» a eu un retentissement mondial, pas seulement dans la recherche, mais aussi sur des décisions internationales et nationales concernant la santé. Les différentes déclarations (San Francisco, Singapour, Hongkong) ou les recommandations et prises de position du réseau européen des bureaux d’intégrité scientifique (ENRIO) sont pertinentes mais ne suffisent plus : un accord international contraignant sur le système de publication scientifique, de relecture par les pairs et d’évaluation de la recherche, doit être impulsé par l’Union européenne.

Mais la France a aussi été un mauvais élève.

Quelques chercheurs minoritaires mais surmédiatisés, afin d’embellir artificiellement leurs résultats, ont exclu de leurs statistiques des patients dont le traitement n’a pas fonctionné et qui sont décédés, ont inventé des données de manière avantageuse lorsqu’elles étaient manquantes, n’ont pas fourni des informations pourtant facilement accessibles telles que les comorbidités de leurs patients et ont refusé de transmettre à leurs pairs les données permettant de vérifier l’authenticité de leurs résultats. La liste est encore longue. Ils ont ainsi durablement déformé et altéré l’image de la science et de la recherche.

Voies sans issue

Publier hâtivement, sur une plateforme de vidéos en ligne, un graphique biaisé issu de tests non fiables, de données partiellement inventées après avoir écarté celles qui ne sont pas favorables, est une communication trompeuse, abusant un public en attente de solutions et faisant naître de faux espoirs.

User de notoriété pour provoquer une augmentation des prescriptions d’un médicament, puis argumenter qu’il guérit en se basant sur des sondages ou le nombre de prescriptions, relève davantage de la prophétie autoréalisatrice que de la preuve scientifique.

Proclamer qu’un traitement guérit sur la base de comparaisons trompeuses, de patients plus jeunes ou en meilleure santé relève de la mauvaise foi.

Remettre en cause les essais contrôlés randomisés revient à oublier les risques de facteurs de confusion, à mépriser la notion d’équipoise du risque, qui est un fondement de l’éthique médicale, et à gravement méconnaître les apports considérables de cette méthode dans l’amélioration de la vie des malades depuis plus de cinquante ans.

L’argument selon lequel l’éthique médicale et le soin priment sur la recherche est fallacieux : l’histoire de la science et de la médecine nous montre bien des exemples où des vies ont été sauvées, parfois dans l’urgence, grâce à des idées novatrices voire dérangeantes mais, dans d’autres, l’empirisme a conduit à des morts par millions ou, au mieux, à gaspiller du temps et de l’argent dans des voies sans issue. Continuer de proclamer une découverte en refusant de la prouver est une utilisation abusive de cet argument, qui entretient la confusion et ramènerait la science au Moyen Age.

Des résultats transparents, exhaustifs, reproductibles

Les patients ont le souci compréhensible de défendre la qualité de prescription de leurs médecins. Cependant, le même niveau d’exigence doit être imposé aux chercheurs bénéficiant d’un effort national financier considérable pour qu’ils fournissent des résultats fiables et honnêtes, afin que les médecins puissent prescrire de façon éclairée et libre, mais toujours dans les limites fixées par la loi et selon les données acquises de la science, comme l’indique leur code de déontologie médicale. Il n’y a là rien d’une coquetterie élitiste, d’une lourdeur bureaucratique ou de pressions de quelques puissances financières : il s’agit de l’application du serment d’Hippocrate : «Avant tout, ne pas nuire.»

La science est évolutive et a toujours avancé par controverses et retournements de paradigmes : il est heureux que nos concitoyens le découvrent. Et toute découverte commence par la sérendipité ou l’intuition. Un scientifique est libre de ses hypothèses, de sa méthode et de défendre celles qui vont à contre-courant. Mais pour convaincre, il doit apporter des résultats transparents, exhaustifs, reproductibles, afin que ses pairs puissent vérifier ce qu’il proclame : préalable indispensable pour en faire rapidement bénéficier la population.

En sciences, la réputation se construit par la solidité des découvertes et des preuves, et non l’inverse.

Une transformation salutaire

Il est anormal d’invoquer fallacieusement l’éthique et l’obligation de soin pour refuser un essai contrôlé randomisé et, dans le même temps, inclure sans autorisation des enfants de 10 ans dans un essai clinique.

Il est anormal que la carrière des chercheurs et les systèmes de financement de la recherche soient basés davantage sur le nombre de publications (dépendant parfois d’un système de publication perfectible et au modèle économique discutable) que sur leur qualité (l’Académie des sciences le déplore depuis dix ans), alors que les instances d’évaluation de l’intégrité scientifique devraient voir leur indépendance inscrite dans la loi, pouvoir s’autosaisir et avoir un droit de décision sur les carrières des chercheurs et les financements des équipes de recherche.

Il est anormal que des publications scientifiques passent la barrière de la relecture en moins de 24 heures, dans des journaux où les auteurs sont eux-mêmes rédacteurs en chef ou membres du tableau éditorial.

Il est anormal, à l’inverse, qu’une procédure de relecture additionnelle d’une publication scientifique, déclenchée par une société savante, n’aboutisse qu’au bout de plusieurs mois.

Il est anormal que les citations entre auteurs d’une même équipe de recherche soient comptabilisées dans certains indicateurs de référence.

Il est anormal que des directeurs d’équipes de recherche cosignent des publications dont le nombre rend impossible le fait qu’ils y aient réellement participé.

Il est anormal et très grave que des chercheurs partiellement interdits de publication, pour cause de fraude scientifique avérée, se voient promus à des responsabilités encore plus importantes ou même à des fonctions qui décident de la carrière des autres, alors que leurs instances dirigeantes auraient dû les écarter définitivement de la recherche.

Durant des décennies, la fraude scientifique d’une minorité de chercheurs a bénéficié d’une impunité et a même servi de tremplin à leurs carrières, dans l’indifférence générale.

Les scientifiques et les médecins font partie des professions inspirant le plus confiance, ce qui constitue un puissant socle de stabilité de nos démocraties. Durant cette pandémie, l’image déplorable de la recherche a l’avantage d’avoir projeté ce sujet au-devant de la scène médiatique. Utilisons ces débats passionnés dont se sont emparés tous les Français, et qui ont dangereusement clivé notre société, pour provoquer une transformation salutaire. Le moment est historique : les responsables politiques ont le pouvoir de changer les structures de décision des carrières des chercheurs et enseignants-chercheurs et d’instaurer un système coercitif contre la fraude scientifique, avec un véritable impact sur la carrière des quelques rares qui s’y adonnent.

Contre la fraude scientifique aussi, le «monde d’après» ne doit pas ressembler à celui d’avant.

La liste complète des signataires est mise à jour en temps réel sur cette page. Et pour signer la tribune, c’est sur cette page.

Premières structures signataires (sociétés savantes / associations / collectifs) : Société de Pathologie Infectieuse de Langue Française (SPILF). Président : Pr Pierre Tattevin ; Société de Réanimation de Langue Française (SRLF). Président : Pr Eric Maury ; Société Francophone de Santé Environnement (SFSE). Présidente : Dr Elisabeth Gnansia ; Société Française de Pédiatrie (SFP). Président : Pr Christophe Delacourt ; Collège National des Généralistes Enseignants (CNGE). Président : Pr Vincent Renard ; Réseau des Jeunes Infectiologues Français (ReJIF). Coordinateur : Nathan Peiffer-Smadja ; Collectif FakeMed. Président : Dr Cyril Vidal ; European rural and isolated practioner association (EURIPA). Président : Dr Jean-Pierre Jacquet

Premiers signataires (personnes physiques) : Pr Roger SALAMON, ancien chef de service de santé publique-épidémiologie (CHU de Bordeaux / université de Bordeaux), ancien président du Haut Conseil de la Santé Publique ; Pr Hervé MAISONNEUVE, médecin de santé publique, référent intégrité scientifique de la faculté de médecine Paris-7, rédacteur du blog «Rédaction Médicale et Scientifique» ; Pr Dominique COSTAGLIOLA, Directrice de Recherche INSERM, membre de l’Académie des Sciences (épidémiologie et biostatistiques) ; Pr Christophe RAPP, infectiologue, hôpital américain de Paris, Président de la Société Française de Médecine des Voyages, membre du Haut Conseil de la Santé Publique ; Pr Jean-Michel CONSTANTIN, chef de service d’anesthésie-réanimation de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris (APHP / Sorbonne Université) ; Pr Stéphane GAUDRY, réanimateur, service de médecine intensive et réanimation de l’hôpital Avicenne (APHP / Sorbonne Université) ; Pr Pierre-Yves SCARABIN, directeur de recherche émérite INSERM (épidémiologie et santé publique), ancien directeur de structure INSERM ; Pr Alexandre DEMOULE, chef de service de médecine intensive et réanimation de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris (APHP / Sorbonne Université) ; Pr Francis BERENBAUM, chef de service de rhumatologie de l’hôpital Saint-Antoine, Paris (APHP / Sorbonne Université / INSERM) ; Pr Patrick MERCIE, chef de service de médecine interne et immunologie clinique (CHU de Bordeaux / INSERM / université de Bordeaux) ; Pr Gaëtan GAVAZZI, chef de service de gériatrie clinique, Président du collège National des Enseignants de Gériatrie (CHU de Grenoble, université de Grenoble) ; Pr Mathieu MOLIMARD, chef de service de pharmacologie médicale (CHU de Bordeaux / INSERM / université de Bordeaux) ; Pr Luc FERRARI, toxicologue (CNRS / université de Lorraine) ; Pr Vincent DANEL, toxicologue, professeur émérite (université Grenoble-Alpes) ; Pr Bernard SALLES, toxicologue, professeur émérite (INRAE / université de Toulouse) ; Pr Nicolas PICARD, pharmacien (CHU de Limoges / université de Limoges) ; Pr Louis-Rachid SALMI, médecin de santé publique, ancien directeur de l’Institut de Santé Publique, d’Epidémiologie et de Développement (CHU de Bordeaux / université de Bordeaux) ; Pr Pierre DELLAMONICA, infectiologue, professeur émérite (université de la Côte d’Azur) ; Pr Vincent DUBEE, infectiologue, (CHU d’Angers, université d’Angers) ; Dr Patrick OUVRARD médecin généraliste, Vice-Président de l’Union Européenne de la Médecine Omnipraticienne ; Dr Isabelle CIBOIS-HONORAT, Présidente du conseil scientifique du Congrès de la Médecine Générale ; Dr Francis ABRAMOVICI, médecin généraliste, président de l’UNAFORMEC ; Pr Thierry LAMIREAU, chef de l’unité de gastro-entérologie pédiatrique (CHU de Bordeaux / université de Bordeaux) ; Pr Jean-François KOROBELNIK, chef de service d’ophtalmologie (CHU de Bordeaux / université de Bordeaux) ; Dr Matthieu CALAFIORE, médecin généraliste, directeur du département de médecine générale (faculté de médecine de Lille) ; Pr Patrick IMBERT, médecin généraliste, directeur du département de médecine générale (faculté de médecine de Grenoble) ; Dr Franck CLAROT, médecin légiste, radiologue, vice-président de la Fédération Nationale des Médecins Radiologues 76 ; Dr Edouard OBADIA, réanimateur, représentant de l’Association des Réanimateurs Du Secteur Privé (ARDSP) au CA de la Société de Réanimation de Langue Française ; Dr Christian LEHMANN, médecin généraliste, écrivain

 


Collectif de chercheurs et de professionnels médicaux

 

 

Source: Halte à la fraude scientifique – Libération

La chloroquine, la trottinette et le chien d’Emmanuel Macron dans une revue scientifique

La chloroquine, la trottinette et le chien d’Emmanuel Macron dans une revue scientifique

Des chercheurs français et suisses ont réussi à publier dans une revue indienne une étude totalement loufoque sur l’hydroxychloroquine et les accidents de trottinette. Un canular pour dénoncer les revues scientifiques peu scrupuleuses.

Lecture en 3 min.

La chloroquine, la trottinette et le chien d’Emmanuel Macron dans une revue scientifique 

Les chercheurs expliquent avoir eu recours à des amis et à leur famille pour constituer deux groupes de volontaires, dont l’un a reçu de l’ hydroxychloroquine et un antibiotique.
GEORGE FREY/AFP

L’hydroxychloroquine, la « solution » pour réduire le nombre d’accidents mortels de trottinettes ? Telle est la thèse-canular défendue par des chercheurs français et suisses dans un article paru le 15 août dans la revue indienne Asian Journal of Medicine and Health. Les auteurs y affirment que ce traitement, qui fait tant parler de lui depuis le début de l’épidémie de Covid-19, doit être prescrit de manière massive et urgente à tous les usagers de trottinettes. « Ceci sauvera des millions de vies dans le monde (…). Nous avons reçu le Président de la République afin de discuter de nos résultats en avant-première et il était enthousiaste », précisent les auteurs parmi lesquels on trouve un certain « Didier Lembrouille » ainsi que Némo Macron, le chien du chef de l’État.

« Publier dans une revue n’est forcément pas un gage de sérieux »

Dès le 16 août, la revue a retiré l’article. Après avoir réalisé qu’elle avait été piégée par une bande de joyeux plaisantins qui, avec ce canular, souhaitent dénoncer les revues « prédatrices » dans lesquelles sont parfois publiés des articles de très mauvaise qualité. « Cela confirme que publier dans une revue internationale n’est forcément pas un gage de sérieux et de crédibilité », souligne le docteur Michaël Rochoy, généraliste et co-auteur de cette facétie. « On a pu mesurer l’importance de ces revues « prédatrices » lors de l’épidémie de Covid durant laquelle on a assisté à une véritable « course » à la publication d’études parfois très contestables », ajoute Hervé Maisonneuve, médecin de santé publique et animateur d’un blog scientifique.

L’article sur les trottinettes a été rédigé en juillet par deux médecins, un doctorant en biochimie et un philosophe. Avec un parti pris d’emblée : truffer le texte de données aussi délirantes que loufoques pour voir s’il serait réellement relu avant parution. En introduction, les auteurs précisent ainsi que des études, « publiées sur YouTube », ont mis en garde contre les dangers des trottinettes. Ensuite, ils mettent en évidence les similarités « évidentes » entre le Covid-19 et les accidents de trottinettes. « Les deux peuvent avoir des conséquences mortelles suite auxquelles le patient peut même décéder », précisent les auteurs après avoir fait l’hypothèse que l’hydroxychloroquine est « la solution à tous les problèmes dans le monde », pouvant même être appliquée « au problème israélo-palestinien ».

« Une pente à 45° se finissant par un mur de briques ».

Les chercheurs expliquent avoir eu recours à des amis et à leur famille pour constituer deux groupes de volontaires, dont l’un a reçu de l’ hydroxychloroquine et un antibiotique. « Les participants des deux groupes ont été invités à descendre en trottinette une pente à 45° se finissant par un mur de briques. Il leur a été demandé d’aller aussi vite que possible et de freiner au dernier moment avant de percuter le mur », écrivent les auteurs. Avant de préciser que, dans le groupe contrôle, deux des quatre participants sont morts.

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Ensuite, les auteurs expliquent avoir souhaité mesurer le niveau de saturation en oxygène des participants décédés. « Nous n’avons pas obtenu d’autorisation officielle pour déterrer les corps des participants décédés ; nous avons essayé d’aller les déterrer malgré tout, mais le gardien du cimetière avait perdu le registre des tombes, et malheureusement nous n’avions pas le matériel nécessaire pour plusieurs profanations à l’aveugle », indiquent les auteurs avant d’apporter des précisions sur la nature exacte de la contribution de Némo Macron, signataire de l’article. « L’auteur NM a dit “waouf” quand les auteurs commençaient à douter (les doutes sont fréquents en science, ne les laissez pas vous avoir) », souligne l’article

« C’était lunaire »

La suite ? Fin juillet, les auteurs envoient le texte à Asian Journal of Medicine and Health. « Très vite, ils nous ont demandé de payer pour que l’article soit publié. Le prix de base était de 55 dollars mais on a pris l’offre « publication rapide » pour 30 dollars de plus. Au total, cela nous a coûté 77 € », précise le docteur Rochoy, sidéré par la « relecture » de l’article. « Ils ont désigné 3 relecteurs scientifiques qui, par mail, ne nous ont posé que des questions sur des aspects mineurs. C’était lunaire. Un des relecteurs a quand même estimé que l’article ne devait pas être publié mais son avis n’a pas été pris en compte », poursuit le médecin.

→ EXPLICATION. Des résultats divergents sur l’efficacité d’un antiviral contre le Covid-19

L’histoire met en lumière les dérives de la publication scientifique. « Tout est né d’un mouvement amorcé au début des années 2000 pour que l’information soit disponible gratuitement pour le plus grand nombre. Cela est venu bousculer le modèle des grandes revues qui jusque-là publiaient uniquement des articles en accès payant, réservé à leurs abonnés, explique Hervé Maisonneuve. Ces revues, y compris les plus prestigieuses, ont alors commencé à changer de modèle économique en demandant à certains auteurs de payer s’ils voulaient que leurs articles soient en accès libre. »

Aujourd’hui, les revues sérieuses continuent d’avoir des articles réservés aux abonnés mais aussi de plus en plus en accès libre. « On est passé du modèle lecteur-payeur au modèle auteur-payeur, ajoute Hervé Maisonneuve. Cela a incité certaines personnes, notamment en Inde, à créer ces revues prédatrices, dont le but est uniquement de publier le plus grand nombre de papiers. Sans se soucier de leur qualité. »

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 Source: La chloroquine, la trottinette et le chien d’Emmanuel Macron dans une revue scientifique