À quoi va réellement servir le couvre-feu à 23h ?

Mercredi 9 juin, la France entre dans une nouvelle phase du déconfinement. Mais l’utilité de décaler encore le couvre-feu plutôt que de l’abroger se pose.

Dès le 9 juin, le couvre-feu sera décalé à 23 heures, avant d'être abrogé le 30 juin.
Dès le 9 juin, le couvre-feu sera décalé à 23 heures, avant d’être abrogé le 30 juin. Ludovic MARIN / AFP

Alors que le soleil semble s’être installé durablement sur le territoire, la France va entrer mercredi 9 juin dans sa troisième phase de déconfinement. À cette occasion, l’intérieur des bars et restaurants rouvrira à 50% de leurs capacités, tandis que les terrasses redeviendront totalement opérationnelles. Les jauges seront également assouplies dans les cinémas, les musées, et lors des cérémonies religieuses, tandis que les parcs d’attractions feront leur grand retour, et le pass sanitaire son apparition.

Mais surtout, le couvre-feu national sera à nouveau décalé, passant de 21 heures à 23 heures jusqu’au 30 juin, date à laquelle il sera abrogé. Un changement qui peut sembler à la fois libérateur et anecdotique : pourquoi ne pas définitivement tirer un trait sur le couvre-feu ? Se contamine-t-on réellement à partir de 23 heures ? La question de l’efficacité réelle de cette mesure se pose. D’autant plus qu’avec le coup d’envoi imminent de l’Euro de football (le 11 juin), la fin des matchs coïncidera souvent avec l’horaire du couvre-feu et le risque d’une affluence massive dans les rues et transports en commun est réel.

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Une mesure paradoxale ?

Les spécialistes que Le Figaro a interrogés sont unanimes sur un point : le couvre-feu en général a un réel intérêt. «C’est un confinement du soir qui permet de limiter les activités», résume Michaël Rochoy, médecin généraliste à Outreau (Pas-de-Calais). Mais si, pour lui, le couvre-feu de 21 heures «limitait la principale source de contamination, à savoir les restaurants», celui de 23 heures «n’a pas d’intérêt». «Il consiste à colmater une petite brèche alors qu’on ouvre un barrage» avec l’ouverture des salles des établissements de bouche, juge-t-il. Et le praticien de pointer un paradoxe dans ce changement d’horaire : «Le gouvernement fait le choix de limiter les interactions qu’on autorise pourtant le midi entre collègues». Et ce faisant, il «privilégie le travail sur les loisirs».

L’épidémiologiste Mircea Sofonea, maître de conférences à l’Université de Montpellier, justifie, lui, ce passage à 23 heures par la temporalité. «Le calendrier de déconfinement a été annoncé la dernière semaine d’avril», tempère-t-il auprès du Figaro. À l’époque, la situation était délicate et la France se trouvait dans une grande période d’incertitude. Le gouvernement a donc préféré prendre des mesures «plus conservatives», quitte à relâcher la pression par la suite. «C’était plutôt bien vu», note le scientifique. En laissant un espacement de trois semaines entre chaque étape, l’exécutif se laisse ainsi le temps de «redresser le tir» au fur et à mesure.

Plus de brassage le soir

Mircea Sofonea se demande néanmoins si cette mesure n’est pas «superflue», voire «contre-productive». L’épidémiologiste imagine ainsi «une soirée étudiante» à Paris, qui «finit dans un appartement» à cause du couvre-feu à 23 heures. Une personne va peut-être dormir sur place pour ne pas se faire attraper par la police. «Dans ce contexte où il y a plus de brassage, il vaut mieux laisser les gens rentrer et diluer les fêtards», juge le scientifique, qui conseille donc d’accompagner ce couvre-feu à 23 heures «d’une forme de tolérance», en laissant à la population une marge pour rentrer chez eux avant l’horaire fatidique. Et s’il estime cette nouvelle mesure «moins pertinente», Mircea Sofonea en appelle surtout à la «responsabilisation» des Français. «Revoyez vos proches, mais il ne faut pas que ça s’éternise !» résume-t-il.

Le docteur Rochoy a une vision bien plus sévère de la situation. S’il est évident, pour lui, que le couvre-feu, à n’importe quelle heure, «limite un peu la contamination», ce changement d’horaire est «plus politique que sanitaire». «Il y a une incohérence de la part du gouvernement sur la question», explique-t-il au Figaro, y observant surtout une tentative d’éviter l’aveu de faiblesse. En levant purement et simplement le couvre-feu le 9 juin, l’exécutif aurait «avoué qu’il ne servait à rien, à part accabler l’économie», soupire-t-il. Le généraliste aurait, lui, abrogé définitivement cette mesure le 19 mai, mais rouvert les restaurants seulement à partir du 1er juillet, quand le nombre de vaccinés aurait été suffisamment élevé pour prévenir d’une quatrième vague en septembre.

Inquiétudes pour la rentrée

Car les deux spécialistes ont une inquiétude commune : «Plus la courbe est haute en début d’été, plus elle va augmenter pendant cette période. Et que va-t-il alors se passer à la rentrée ?» s’interroge Michaël Rochoy. «Localement, la reprise épidémique peut être plus importante», confie de son côté Mircea Sofonea, quand bien même cette hausse sera relativement contenue par la vaccination. «Il y aura de toute façon une augmentation des transmissions» dans les semaines à venir, prévient-il. Une crainte partagée ce mardi 8 juin au matin par Jean-François Delfraissy. Sur RTL, le président du Conseil scientifique n’a pas caché sa peur de voir déferler une quatrième vague dès la rentrée, notamment à cause du variant indien. Pour lui, tout va se jouer mercredi, avec la nouvelle étape du déconfinement : «On a un moment un peu complexe là […] parce que jusqu’à maintenant, on était à l’extérieur et là on va ouvrir à l’intérieur».

Contacté par Le Figaro, le ministère de la Santé n’a pas donné suite.

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