Un examen exhaustif du genou, organisé par motif de consultation. On part de la plainte, on déroule l'examen pas à pas, on cible la ou les manœuvres utiles — dont on connaît la valeur réelle (sensibilité, spécificité, rapport de vraisemblance) — jusqu'au diagnostic. À ne jamais manquer : la luxation (artère poplitée), l'arthrite septique, et chez l'enfant la hanche.
Répondez aux questions : à chaque étape, le parcours indique le test à faire en priorité, puis où aller selon qu'il est positif ou négatif, jusqu'au diagnostic. Cliquez sur le nom d'un test (pastille 🔍) pour afficher sa technique et sa valeur diagnostique dans le panneau de droite.
Aide-mémoire — Règle d'Ottawa du genou (radiographie). Après un traumatisme, une radiographie est justifiée s'il existe au moins un critère : âge ≥ 55 ans ; sensibilité isolée de la rotule ; sensibilité de la tête de la fibula ; flexion impossible à 90° ; impossibilité de faire 4 pas en charge. Sensibilité proche de 100 % pour les fractures significatives ; environ un quart de radiographies inutiles évitées. Stiell 19961.
Le récit du traumatisme oriente d'emblée. Un épanchement immédiat (hémarthrose < 2 h) est un signal fort (LCA, fracture ostéochondrale, luxation de rotule).
| Mécanisme | Signe d'appel | Tests clés | Diagnostic |
|---|---|---|---|
| Pivot en décélération, souvent sans contact + hémarthrose | craquement, lâchage, instabilité | Lachman, Lelli, pivot shift | Rupture du LCA |
| Torsion genou fléchi | douleur d'interligne, pseudo-blocage | cri méniscal, McMurray, Thessaly | Lésion méniscale |
| Valgus / varus forcé | douleur latérale, bâillement | stress valgus / varus (0° & 30°) | Entorse des collatéraux |
| Choc antérieur sur tibia / hyperextension | douleur postérieure, avalement | tiroir postérieur, Godfrey | Rupture du LCP |
| Déboîtement rotulien | rotule déjetée en dehors, appréhension | appréhension, MPAT | Luxation de rotule |
| Choc direct / chute | douleur osseuse, impotence | règle d'Ottawa → radio | Fracture |
| Haute énergie, déformation | pouls distaux | palpation des pouls, IPS | Luxation → artère poplitée |
Combiner pour le LCA. Lachman et Lelli (sensibles) écartent ; le pivot shift (spécifique) confirme. La rupture complète se diagnostique mieux que la partielle ; l'examen sous anesthésie et l'IRM restent les références4.
Sur le terrain, examinez vite. Dans les minutes qui suivent le traumatisme, avant l'hémarthrose et la contracture de défense, le Lachman et le ressaut rotatoire sont à leur meilleur rendement ; passé ce délai, la douleur inhibe le ressaut, et l'on réévalue à froid (48–72 h) ou par IRM. Un arrachement osseux du bord latéral du plateau tibial (fracture de Segond) sur la radiographie signe la rupture du LCA.
Imager, et reprendre le sport. L'IRM n'est pas systématique : elle se justifie devant une hémarthrose, une instabilité vraie, un blocage irréductible (anse de seau) ou un doute LCA/LCP. Les syndromes de surmenage (essuie-glace, patte d'oie, fémoro-patellaire, tendinopathie) sont cliniques et ne nécessitent pas d'imagerie d'emblée. Le retour au sport se guide sur des critères fonctionnels (absence d'épanchement et de douleur, amplitudes et force symétriques, tests de saut ≥ 90 % du côté sain) plutôt que sur un délai fixe.
Douleur en position assise prolongée (« signe du cinéma »), dans les escaliers, à l'accroupissement. Le siège précis de la douleur oriente.
L'angle Q mesure la tendance de la rotule à être tirée vers l'extérieur. On le construit avec deux lignes qui se croisent au centre de la rotule : l'une monte vers l'épine iliaque antéro-supérieure (c'est la direction dans laquelle le quadriceps tire), l'autre descend vers la tubérosité tibiale (la direction du tendon rotulien). Plus l'angle entre ces deux lignes est ouvert, plus, à chaque contraction du quadriceps, la rotule est tirée en dehors.
Il est en moyenne un peu plus grand chez la femme, dont le bassin plus large décale la traction du quadriceps : de l'ordre de 13° chez l'homme et 17° chez la femme, avec de larges variations individuelles. On l'a longtemps mis en cause dans le syndrome fémoro-patellaire ; en réalité, les études qui le relient à la douleur sont peu concluantes. À retenir comme un facteur d'orientation parmi d'autres, pas comme une explication à lui seul.
Douleur mécanique, dérouillage matinal court (< 30 min), > 50 ans, surpoids, trouble d'axe.
Repère. L'élargissement osseux (Se ~55 % / Sp ~95 %, LR+ ≈ 11) confirme mieux la gonarthrose que la crépitation, très sensible mais peu spécifique.5
Genou chaud, gonflé, sans traumatisme : la question est l'origine de l'épanchement. La ponction est le geste décisif.
Confirmer et quantifier l'épanchement : choc rotulien (abondant, Sp élevée) et signe de la bosse/flot (faible abondance) — décrits en 11.
Trois plaintes à distinguer, car elles ne pointent pas la même structure.
Blocage vrai = signal. Un blocage aigu en flexion, irréductible, oriente vers une anse de seau (fragment méniscal luxé) → avis chirurgical.
Le siège de la tuméfaction fait le diagnostic.
La règle d'or : toute gonalgie de l'enfant impose d'examiner la hanche (douleur projetée).
Genou fléchi à 90°, patient assis ou en décubitus : la plupart des reliefs deviennent accessibles. La douleur élective d'un repère oriente d'emblée. Les structures profondes (croisés, ménisques) ne se palpent pas : elles se révèlent par les manœuvres (11).
On garde pour la fin ce qui réveille la douleur. On termine par la hanche et le rachis (douleur projetée).
Pour chaque manœuvre : technique, réponse positive, ce qu'elle teste, et sa valeur. Un test sensible écarte, un test spécifique confirme. Les LR sont calculés à partir des Se/Sp poolées et signalés « calc. ». Quand aucune valeur diagnostique fiable n'existe, le signe est marqué descriptif (il garde son intérêt sémiologique).
| Manœuvre | Se | Sp | LR+ | LR− | Réf |
|---|---|---|---|---|---|
| Ménisque (réf. arthroscopie / IRM) | |||||
| Cri méniscal / interligne | ~83 % | ~83 % | 4,9 | 0,20 | 7 |
| McMurray | ~61 % | ~84 % | 3,8 | 0,46 | 7 |
| Thessaly (20°) | ~75 % | ~87 % | 5,8 | 0,29 | 7 |
| Thessaly 5° (méd.) | ~66 % | ~96 % | 16 | 0,35 | 10 |
| Apley (compression) | ~61 % | ~70 % | 2,0 | 0,56 | 8 |
| Ege (méd. / lat.) | 67 / 64 % | 81 / 90 % | — | — | 12 |
| Steinmann I (méd. / lat.) | 48 / 17 % | 86 / 91 % | — | — | 13 |
| Childress (duck walk) | ~71 % | ~39 % | — | — | 14 |
| Ligaments croisés | |||||
| Lachman (LCA) | ~85 % | ~94 % | 14 | 0,16 | 15 |
| Levier de Lelli (LCA) | ~77 % | ~90 % | 7,7 | 0,26 | 17 |
| Tiroir antérieur (LCA) | ~55 % | ~92 % | 6,9 | 0,49 | 15 |
| Pivot shift (LCA) | ~24 % | ~98 % | 12 | 0,78 | 15 |
| Examen clinique LCP* | ~90 %* | ~99 %* | — | — | 20 |
| Collatéraux · coin postéro-latéral | |||||
| Stress valgus (LLI) | ~86 % | n.d. | — | — | 21 |
| Dial test (CPL isolé) | ~20 % | ~100 % | — | — | 1 étude |
| Rotule & appareil extenseur | |||||
| Patellar tilt (SFP) | ~43 % | ~92 % | 5,4 | 0,62 | 22 |
| Compression-glissement FP | ~70 % | ~54 % | 1,5 | 0,56 | 23 |
| Rabot / Clarke / Zohlen | ~40–48 % | ~67–75 % | 1,9 | 0,7 | 24 |
| MPAT (instabilité) | ~100 % | ~88 % | 8,3 | 0,00 | 25 |
| Plica (Hughston) | ~89 % | ~89 % | 7,9 | 0,12 | 26 |
| Épanchement · gonarthrose · vasculaire · kyste | |||||
| Choc rotulien | ~15 % | ~92 % | 1,9 | 0,92 | 27 |
| Signe de la bosse / flot | ~33 % | ~85 % | 2,2 | 0,79 | 27 |
| Crépitation gonale | ~89 % | ~60 % | 2,2 | 0,18 | 5 |
| Élargissement osseux | ~55 % | ~95 % | 11 | 0,47 | 5 |
| Kyste de Baker (palpation) | ~74 % | ~88 % | 6,3 | 0,30 | 6 |
| Pouls distal aboli (luxation) | ~79 % | ~91 % | 8,8 | 0,23 | 2 |
Des programmes simples, à domicile, prêts à copier-coller dans l'ordonnance. Chaque bloc porte son niveau de preuve et ses sources ; le bouton « copier » met le texte dans le presse-papier. Ces mêmes ordonnances sont accessibles depuis chaque diagnostic de l'aiguillage (00).
Sources des programmes (EBP) : syndrome fémoro-patellaire282930 · gonarthrose et arthrose fémoro-patellaire313233 · tendinopathie rotulienne3435 · Osgood-Schlatter / Sinding-Larsen36 · syndrome de l'essuie-glace37 · patte d'oie38 · instabilité de la rotule39 · rupture du LCA4041 · lésion méniscale dégénérative4243.
Le genou humain est une articulation paradoxale : la plus grande du corps, faite pour la station debout et la course, et l'une des plus vulnérables.
La station debout a réorienté le genou : valgus physiologique (le fémur converge vers le centre de gravité), verrouillage en extension (« screw-home », rotation terminale qui stabilise sans effort musculaire), appareil extenseur puissant sur une rotule volumineuse. Une architecture de portance et de propulsion — efficace debout, exposée en torsion. Les ménisques répartissent la charge et se déchirent quand le genou pivote en charge ; le LCA contrôle translation et rotation, et rompt dans le geste même que le sport moderne multiplie (décélération-pivot).
Le syndrome fémoro-patellaire est plus fréquent chez la femme jeune. On a d'abord incriminé l'angle Q plus ouvert (bassin plus large), qui décale un peu la traction de la rotule vers l'extérieur (voir la partie 03 pour son explication détaillée). Mais les études reliant cet angle à la douleur sont peu concluantes : la susceptibilité féminine est en fait multifactorielle (contrôle neuromusculaire de la hanche, laxité, morphologie de la trochlée…), et le syndrome reste un diagnostic d'élimination.
Une étude de squelettes américains (Wallace, PNAS 2017) a montré qu'à âge et IMC égaux, la prévalence de la gonarthrose a doublé depuis le milieu du XXe siècle44 : l'âge et le surpoids n'expliquent pas tout ; la sédentarité (cartilage moins sollicité, quadriceps plus faible) est en cause — un mismatch entre un genou fait pour marcher et une vie assise. Une partie du risque est modifiable (activité, poids, renforcement).
Les éponymes jalonnent l'examen : McMurray (1940), Apley (1947), Lachman (années 1970), Thessaly (Karachalios 2005), levier de Lelli (2014). Le tournant fut l'évaluation par les preuves : la série Rational Clinical Examination du JAMA45.
À retenir. Le genou humain est un compromis entre stabilité debout et mobilité en charge ; ménisques, LCA et cartilage en sont les points faibles. L'arthrose n'est pas qu'une fatalité de l'âge. Hypothèses évolutionnistes étayées, à présenter comme telles.
L'examen du genou est un cimetière d'éponymes glorieux. Les voici par ordre alphabétique, avec l'article d'origine.
Longtemps assistant de Sir James Paget, lecturer d'anatomie et de physiologie à St Bartholomew's (Londres), il y devient chirurgien en 1882.
Figure de l'orthopédie pédiatrique britannique. À distinguer de son fils Thomas John (T. J.) Fairbank, auteur des « Fairbank changes » radiologiques post-méniscectomie (J Bone Joint Surg Br. 1948;30-B:664-670).
Il publie un mémoire sur les kystes poplités en 1856, une vingtaine d'années avant la description célèbre de W. M. Baker.
Il fonde la première clinique orthopédique privée d'Allemagne (Würzburg, 1886) et publie un traité qui définit le champ de l'orthopédie.
Médecin-chef à Göteborg (hôpital Sahlgrenska), il développe dans les années 1930 une technique de traitement des fractures du col fémoral.
Chef du département d'orthopédie de la Temple University (Philadelphie). Il n'a pas décrit lui-même le test : ce sont ses élèves qui l'ont nommé en son honneur.
Chirurgien du genou à Bologne, il décrit récemment un test simple de rupture du LCA.
Élève de Sir Robert Jones à Liverpool, premier professeur d'orthopédie de la ville (1939), président de la British Orthopaedic Association.
Principal expert sud-africain des blessures sportives, cofondateur et premier président de la SASMA (1985).
Carrière au Massachusetts General Hospital et au Boston Children's Hospital, professeur d'orthopédie à Harvard (1922).
Pellegrini (Pérouse), pionnier des prothèses cinématiques, et Stieda (Königsberg) ont donné leur nom à une calcification post-traumatique du genou.
Documenté surtout comme auteur de l'article de 1975 (sur des recrues), considéré comme l'une des premières descriptions du syndrome de la bandelette ilio-tibiale.
Élève de Theodor Billroth, il réalise la première gastrectomie totale réussie (1897) avant d'être professeur de chirurgie à Zurich.
Figure fondatrice de la gynécologie-obstétrique parisienne, fils de l'anatomiste L.-A. Segond ; il étudia les épanchements du genou sur cadavres.
Après le Rikshospitalet et le Kysthospitalet de Stavern, il devient directeur du Rikshospitalet d'Oslo (1911).
Son nom reste attaché au « rabot » rotulien. Le « signe de Clarke » désigne très probablement le même test ; son attribution à Sir H. Osmond-Clarke est une confusion non étayée.
Sources biographiques : whonamedit.com, LITFL (Medical Eponym Library), PubMed. Deux réserves d'honnêteté : le signe de Godfrey (avalement postérieur du LCP) est d'usage courant mais l'identité de « Godfrey » n'a pas été retrouvée dans les sources — aucune biographie n'est donc proposée ; le « signe de Clarke » (rabot rotulien) désigne très probablement le même test que celui de Zohlen. Restent partiellement incertains : les dates de Zohlen (non documentées) et de Lelli/Renne, la pagination de Foucher (1856) et surtout celle de Johansson (les « 84:161-166 » couramment cités sont une recopie erronée). Baker, Stieda et Fairbank sont désormais confirmés.
Les vieux signes méniscaux encore utiles sans imagerie (Steinmann II, Payr, bounce home, Apley en distraction, Bragard, Helfet, et Wilson pour l'ostéochondrite disséquante) figurent au catalogue des tests, avec leurs réserves de preuve. Voici, à l'inverse, ceux délaissés à juste titre : ils ne survivent que dans d'anciens compendia germanophones (« Meniskuszeichen ») et sont absents des revues systématiques modernes.
Provenance : Böhler L. Meniskusverletzungen. Wien Klin Wochenschr. 1938;51:972 (cité par une thèse allemande — Gumtau-Langer, Bochum 2001 ; article original non consulté) ; recensé sans référence par les compendia « Meniskuszeichen » (Wikipedia DE, dr-gumpert).
Provenance : éponyme et référence primaire introuvables ; recensé seulement par des sources secondaires — Barker JU, et al. Sports Health. 2011;3(1):82-88 ; Ostrowski (2011), d'après Jackson, Reconstructive Knee Surgery, 2008.
Provenance : Krömer K. Der verletzte Meniskus. Wien : Maudrich (éd. 1942/1944/1955) (cité, non consulté ; année à trancher) ; recensé comme « Böhler-Krömer-Test » (eRef Thieme, dr-gumpert).