SemioClic · sémiologie fondée sur les preuves

Bouche & dents :
le motif oriente,
l'induration alerte

La bouche est un carrefour : la plupart des motifs sont bénins (carie, aphte, muguet), mais quelques-uns menacent — le cancer de la cavité buccale surtout, souvent indolore au début. Le réflexe de sécurité : toute ulcération ou plaque indurée qui persiste plus de 2-3 semaines, surtout chez un fumeur-buveur, est un cancer jusqu'à preuve du contraire → biopsie. L'examen visuo-tactile oriente et déclenche l'adressage, il ne confirme ni n'élimine.1

Par le Dr Michaël Rochoy, médecin généraliste à Outreau — fiche rédigée et vérifiée (sources en fin de page).
Sémiologie de repérage fondée sur des critères et revues primaires (Behçet, Sjögren, Cochrane) ; ni EMC ni UpToDate cités.
Aide au raisonnement — ne remplace ni l'examen, ni l'avis du chirurgien-dentiste, du stomatologue ou de l'ORL. Névralgie du trijumeau : voir aussi Neurologie ; adénopathies cervicales : Hémato · infectio · onco ; aphtose fébrile de l'enfant : Pédiatrie.
Première version : 2026-07-16Dernière révision : 2026-07-16
Par où commencer
00 — AIGUILLAGE

Du motif au diagnostic, pas à pas

Répondez aux questions : à chaque étape le parcours indique le geste à faire, puis où aller selon ce qu'on trouve. Cliquez sur le nom d'un signe (pastille 🔍) pour sa technique et sa valeur.

Le réflexe qui prime. Toute ulcération ou plaque indurée persistant > 2-3 semaines, tout saignement/induration du bord de langue ou du plancher, surtout chez un fumeur-buveur, impose une biopsie / un adressage stomato-ORL — les tests d'appoint (bleu de toluidine) ne remplacent pas la biopsie.2 Autre urgence : une tuméfaction du plancher avec trismus, dysphagie et voix étouffée (angine de Ludwig = asphyxie).

01 — URGENCES

Ce qui ne peut pas attendre

Rares au cabinet mais à reconnaître d'emblée : le pronostic vital ou fonctionnel est en jeu.

Cellulite cervico-faciale diffusante / angine de Ludwig 15

Reconnaître
Tuméfaction bilatérale du plancher buccal, langue refoulée, trismus, dysphagie, voix étouffée, fièvre, ± dyspnée, sur un foyer dentaire mandibulaire.
Agir
Urgence vitale (asphyxie) : hospitalisation immédiate, antibiothérapie IV, drainage.

Cancer de la cavité buccale biopsie

Reconnaître
Ulcération ou induration > 2-3 semaines, bords surélevés, base indurée, souvent indolore au début, terrain tabac-alcool ; bord latéral de langue et plancher +++.
Agir
Biopsie / adressage stomato-ORL sans délai ; l'examen n'élimine pas.1

Saignement gingival révélateur d'une hémopathie NFS

Reconnaître
Gingivorragies spontanées, hyperplasie gingivale, purpura, ecchymoses : évoquer thrombopénie, leucémie aiguë.
Agir
NFS en urgence ; avis hématologique.

Hémorragie post-extraction / corps étranger urgence

Reconnaître
Saignement d'alvéole persistant (rechercher anticoagulant, trouble de l'hémostase) ; fragment dentaire/prothétique avec risque d'inhalation.
Agir
Compression (mordre une compresse), avis ; imagerie thoracique si inhalation suspectée.
02 — LES GRANDS MOTIFS

Le raisonnement par motif

La question qui tranche pour les lésions muqueuses : bénin ou potentiellement malin ? Deux réflexes : le test au grattage (le muguet se détache, la leucoplasie non) et la palpation de l'induration (une base infiltrée alerte).

Lésions de la muqueuse — bénin vs suspect

AspectBénin fréquentPotentiellement malin (biopsie)
BlancMuguet (se détache), lichen réticulé (stries de Wickham), kératose de frictionLeucoplasie (ne se détache pas)34
RougeCandidose érythémateuse / stomatite prothétiqueÉrythroplasie (plus fort risque)3 ; lichen érosif5
UlcéréAphte (< 14 j, douloureux), ulcération traumatique (guérit < 2 sem)6Carcinome épidermoïde (induré, > 2-3 sem)1
PigmentéMélanose tabagique, tatouage à l'amalgame, naevusMélanome (asymétrique, extensif)
Le risque de transformation varie par sous-type (érythroplasie > leucoplasie non homogène > lichen érosif > leucoplasie homogène).7 Toute lésion persistante ou indurée = biopsie, quel que soit l'aspect.

Aphtes récidivants — banal ou maladie générale ?

Bouche sèche & glandes salivaires

Gencives & langue

03 — L'EXAMEN BUCCAL PAS À PAS

Un ordre pour ne rien oublier

  1. Préparer — bonne lumière, abaisse-langue, gants ; retirer les prothèses.
  2. Lèvres & commissures — perlèche, chancre, lésion actinique de la lèvre inférieure.
  3. Muqueuse jugale & vestibules — ligne d'occlusion, lichen, granules de Fordyce, orifice du canal de Sténon (en regard de la 2e molaire supérieure).
  4. Gencives & dents — inflammation, récession, mobilité, caries, foyers.
  5. Langue — face dorsale, puis bords latéraux et face ventrale (tirer la langue avec une compresse) : zones à plus haut risque de cancer.
  6. Plancher & palais & oropharynx — ostium des canaux de Wharton ; palais dur/mou, piliers, faire dire « Aaah ».
  7. Palpationbimanuelle du plancher et de la langue (recherche d'induration), expression des canaux salivaires, aires ganglionnaires cervicales.
04 — CATALOGUE DES SIGNES

Chaque signe : technique & valeur

Comment chercher chaque signe et ce qu'il vaut. La valeur de l'examen pour le cancer est chiffrée par les revues Cochrane ; les autres signes sont orientants.

Palpation de l'induration

Réalisation
Palpation bimanuelle (un doigt intra-buccal, une main externe) de la base d'une lésion.
Positif si
Base indurée, infiltrée, débordant la lésion visible, fixée aux plans profonds.
Teste
Le caractère infiltrant d'une lésion (malignité).
Valeur
Signe d'alarme majeur ; une ulcération souple et mobile est plutôt bénigne. Valeur non chiffrée isolément → s'appuyer sur la règle des > 2-3 semaines + terrain.

Examen buccal & dépistage du cancer

Réalisation
Inspection systématique (bords de langue, plancher +++) + palpation.
Positif si
Lésion suspecte (blanche/rouge/ulcérée persistante, indurée).
Teste
La présence d'un cancer ou d'un trouble potentiellement malin.
Valeur
L'examen visuel oriente mais ne confirme ni n'élimine (preuves insuffisantes pour un dépistage de masse).1 Le bleu de toluidine : Se ≈ 0,84 / Sp ≈ 0,70 — ne remplace pas la biopsie.2

Test au grattage

Réalisation
Gratter délicatement une lésion blanche (abaisse-langue).
Positif si
L'enduit se détache laissant une muqueuse érythémateuse (candidose) ; il ne se détache pas (leucoplasie, lichen).
Teste
La nature d'une lésion blanche.
Valeur
Simple et discriminant ; une plaque blanche qui ne se détache pas = leucoplasie à explorer.

Vitalité pulpaire & percussion dentaire

Réalisation
Test thermique/électrique (vitalité) ; percussion axiale de la dent.
Positif si
Douleur au chaud/froid (pulpite) ; douleur à la percussion = atteinte péri-apicale (abcès).
Teste
L'origine d'une douleur dentaire.
Valeur
Oriente carie/pulpite vs abcès apical ; adresser au dentiste.

Expression des canaux salivaires

Réalisation
Palper la glande vers son ostium (Sténon en jugal, Wharton au plancher).
Positif si
Issue de pus (parotidite bactérienne) ou blocage/lithiase ; tuméfaction rythmée par les repas.
Teste
Une pathologie salivaire (infectieuse, lithiasique).
Valeur
La colique salivaire aux repas est très évocatrice de lithiase.10
05 — CRITÈRES & REPÈRES

Les repères décisionnels

Références vérifiées. Ces critères servent surtout à décider d'adresser ; le diagnostic et la classification finale reviennent au spécialiste.

CadreRepère
Behçet — ISG 19908 / ICBD 201415ISG : aphtose buccale récidivante (≥ 3/an) obligatoire + 2 parmi aphtose génitale, atteinte oculaire, cutanée, pathergie. ICBD : score pondéré (oculaire/oral/génital = 2 pts chacun…), seuil ≥ 4.
Sjögren — ACR-EULAR 20169Score pondéré : biopsie de glandes salivaires (focus score ≥ 1) = 3 ; anti-SSA/Ro = 3 ; coloration oculaire, Schirmer ≤ 5 mm, flux salivaire ≤ 0,1 mL/min = 1 chacun ; seuil ≥ 4.
Cancer buccal — dépistage1L'examen visuel ne suffit pas à un dépistage de masse (preuves insuffisantes) ; bleu de toluidine Se 0,84 / Sp 0,70.2 Règle pratique : > 2-3 semaines + induration = biopsie.
Troubles potentiellement malins3Leucoplasie, érythroplasie, lichen érosif : transformation variable par sous-type7 (leucoplasie ~ quelques %/an ;4 lichen plan < 1-2 %5) → suivi et biopsie.
Parodontite — classification 201711Description par stade (sévérité/complexité) et grade (vitesse de progression, tabac, diabète).
06 — ÉPONYMES

Les noms derrière les signes

Mini-biographies. Les dates (« à vérifier ») viennent de connaissances générales.

Wilhelm Frederick von Ludwig — angine de Ludwig

Chirurgien allemand · 1790–1865 (à vérifier)

Décrit en 1836 une cellulite gangreneuse du plancher buccal.

Le signe : cellulite cervico-faciale diffusante du plancher — urgence vitale par asphyxie.

Henri Vincent — angine & gingivite de Vincent

Bactériologiste français · 1862–1950 (à vérifier)

Décrit l'association fuso-spirillaire des atteintes ulcéro-nécrotiques.

Le signe : gingivite ulcéro-nécrotique (papilles « décapitées », douleur, halitose).

Henrik Sjögren — syndrome sec

Ophtalmologiste suédois · 1899–1986 (à vérifier)

Thèse de 1933 sur la kératoconjonctivite sèche.

Le syndrome : xérostomie + xérophtalmie, auto-immun ; critères ACR-EULAR 2016.9

Hulusi Behçet

Dermatologue turc · 1889–1948 (à vérifier)

Décrit en 1937 la triade aphtose buccale-génitale-uvéite.

La maladie : aphtose récidivante + atteintes multisystémiques ; critères ISG 1990.8

John Addison Fordyce — granules de Fordyce

Dermatologue américain · 1858–1925 (à vérifier)

Décrit les glandes sébacées ectopiques de la muqueuse buccale.

Le repère : granules jaunâtres jugaux/labiaux — variante normale à ne pas confondre avec une lésion.

Niels Sténon & Thomas Wharton — les canaux salivaires

Anatomistes · danois (1638–1686) & anglais (1614–1673) (à vérifier)

Donnent leur nom aux deux canaux excréteurs.

Les repères : canal de Sténon (parotide, ostium en regard de la 2e molaire supérieure) ; canal de Wharton (submandibulaire, plancher antérieur) — siège préférentiel des lithiases.
07 — SIGNES PERDUS & ABANDONNÉS

Ce que la bouche disait de tout le corps

La bouche est une fenêtre sur les maladies générales : d'anciens signes, visibles à l'œil nu, gardent leur intérêt — d'autres ont été abandonnés à juste titre.

Vieux signes encore utiles

Signe de Koplik rougeole

Description
Petites taches blanc-bleuté sur fond rouge à la face interne des joues (en regard des molaires), précédant l'éruption de 1-2 jours.
Pourquoi le garder
Quasi pathognomonique de la rougeole — permet un diagnostic et un isolement précoces à l'heure de la reprise rougeoleuse.16

Liseré de Burton saturnisme

Description
Liseré bleu-gris au collet gingival (sulfure de plomb).
Pourquoi le garder
Indice d'intoxication chronique au plomb quand elle n'est pas évoquée (habitat ancien, pica, exposition professionnelle).17

Langue framboisée / langue saburrale maladie générale

Description
Langue rouge à papilles saillantes (scarlatine, après une phase « saburrale » blanche) ; enduit épais (déshydratation, fièvre, jeûne).
Pourquoi le garder
Signes simples, sans matériel, qui rattachent une plainte buccale à une maladie générale ou à l'état d'hydratation. (Sources d'époque à vérifier.)

Signes & pratiques abandonnés

Théorie de l'infection focale dentaire abandonnée

Description
Attribuer arthrites, néphrites, troubles généraux à des « foyers » dentaires, justifiant des extractions massives préventives.
Pourquoi abandonnée
Raisonnement causal non démontré + surtraitement délétère.18 (À nuancer : les foyers restent pertinents pour l'endocardite et l'immunodéprimé.)

Bleu de toluidine comme test de dépistage autonome supplanté

Description
Coloration vitale marquant les lésions suspectes.
Pourquoi supplanté
Spécificité insuffisante (≈ 0,70) → faux positifs/négatifs ; ne remplace pas la biopsie.2
08 — MÉDECINE ÉVOLUTIONNISTE

Pourquoi la bouche moderne souffre

Beaucoup de pathologies bucco-dentaires sont des maladies de discordance (« mismatch ») : notre biologie, calibrée pour l'environnement ancestral, se heurte à l'alimentation et au mode de vie modernes.

La carie et la parodontite, maladies de l'alimentation moderne. L'analyse du tartre dentaire ancien montre que le microbiome buccal a basculé vers une flore cariogène et inflammatoire lors de deux transitions : la révolution néolithique (glucides fermentescibles des céréales) puis la révolution industrielle (sucre raffiné). Carie et parodontite sont rares chez les chasseurs-cueilleurs et explosent avec ces régimes — argument direct d'inadéquation entre notre bouche et notre assiette.19
Les dents de sagesse incluses, effet d'une mâchoire rétrécie. Chez les populations agricoles, une alimentation molle et cuite sollicite moins la mastication pendant la croissance : les arcades se raccourcissent alors que la taille des dents change peu. D'où une discordance — manque de place, inclusions des 3es molaires et malocclusions, plus fréquentes que chez les chasseurs-cueilleurs.20

La leçon clinique : ces pathologies « de civilisation » relèvent d'abord de la prévention (réduction des sucres fermentescibles, hygiène, mastication d'aliments fermes, tabac) — la sémiologie repère, mais la cause est en amont, dans le mode de vie.

09 — SOURCES

Sources & méthode

Critères de classification et revues systématiques primaires, PMID vérifiés sur PubMed. La recommandation HAS 2019 sur les dents de sagesse (avulsion non systématique) est citée sans PMID (document HAS). Dates d'éponymes et descriptions princeps (Koplik 1896, Behçet 1937…) « à vérifier ». Ni EMC ni UpToDate ne sont cités.

  1. Walsh T, Macey R, Kerr AR, et al. Clinical assessment for the detection of oral cavity cancer and potentially malignant disorders in apparently healthy adults. Cochrane Database Syst Rev. 2021;12:CD010173. PMID:34891214Examen visuel : preuves insuffisantes pour un dépistage de masse ; précision incertaine.
  2. Macey R, Walsh T, Brocklehurst P, et al. Diagnostic tests for oral cancer and potentially malignant disorders in patients presenting with clinically evident lesions. Cochrane Database Syst Rev. 2015;2015(5):CD010276. PMID:26021841Bleu de toluidine Se ≈ 0,84 / Sp ≈ 0,70 ; ne remplace pas la biopsie.
  3. Warnakulasuriya S, Kujan O, Aguirre-Urizar JM, et al. Oral potentially malignant disorders: a consensus report from an international seminar (WHO Collaborating Centre for Oral Cancer). Oral Dis. 2021;27(8):1862-1880. PMID:33128420Nomenclature leucoplasie/érythroplasie et troubles potentiellement malins.
  4. Warnakulasuriya S, Ariyawardana A. Malignant transformation of oral leukoplakia: a systematic review of observational studies. J Oral Pathol Med. 2016;45(3):155-166. PMID:26189354Transformation de la leucoplasie.
  5. González-Moles MÁ, Ruiz-Ávila I, González-Ruiz L, et al. Malignant transformation risk of oral lichen planus: a systematic review and comprehensive meta-analysis. Oral Oncol. 2019;96:121-130. PMID:31422203Risque de transformation du lichen plan buccal.
  6. Lewis MAO, et al. Oral ulceration: causes and management. Br Dent J. 2023;235(11):869-874. PMID:38066141Démarche devant une ulcération buccale.
  7. Iocca O, Sollecito TP, Alawi F, et al. Potentially malignant disorders of the oral cavity and oral dysplasia: a systematic review and meta-analysis of malignant transformation rate by subtype. Head Neck. 2020;42(3):539-555. PMID:31803979Taux de transformation par sous-type.
  8. International Study Group for Behçet's Disease. Criteria for diagnosis of Behçet's disease. Lancet. 1990;335(8697):1078-1080. PMID:1970380Critères ISG : aphtose orale récidivante obligatoire + 2 critères.
  9. Shiboski CH, Shiboski SC, Seror R, et al. 2016 American College of Rheumatology/European League Against Rheumatism Classification Criteria for Primary Sjögren's Syndrome. Arthritis Rheumatol. 2017;69(1):35-45. PMID:27785888Critères ACR-EULAR pondérés (seuil ≥ 4).
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