Une créatinine qui monte pose trois questions dans cet ordre, et une seule se règle au laboratoire. Cette page donne les seuils, les calculs et — pour le rapport urée/créatinine que tout le monde cherche — ce qu'il vaut réellement quand on le confronte aux données. Chaque chiffre est rattaché à sa source primaire.
Tout dépend d'un chiffre qui n'est pas sur le bilan du jour : la créatinine d'avant. Sans elle, on ne sait ni si c'est aigu, ni de combien ça a bougé, ni quel stade.
Il suffit qu'une seule soit remplie2 :
| Stade | Créatinine | Diurèse |
|---|---|---|
| 1 | × 1,5 à 1,9 la base ou ↑ ≥ 26,5 µmol/L | < 0,5 mL/kg/h pendant 6–12 h |
| 2 | × 2,0 à 2,9 la base | < 0,5 mL/kg/h pendant ≥ 12 h |
| 3 | × 3,0 ou plus ou ≥ 353,6 µmol/L (40 mg/L) ou début d'épuration extrarénale | < 0,3 mL/kg/h pendant ≥ 24 h ou anurie ≥ 12 h |
Sans créatinine antérieure, on cherche des arguments de chronicité — anémie normocytaire arégénérative, hypocalcémie, petits reins à l'échographie. Le référentiel français est explicite sur leurs limites : ce syndrome est rare et très tardif, l'anémie et l'hypocalcémie s'observent aussi dans les situations aiguës, et la réduction de taille des reins est tardive et prise en défaut par le diabète, la polykystose, l'amylose1.
La gravité d'une IRA ne se lit pas sur le chiffre de créatinine mais sur son retentissement1. Cinq situations imposent une décision immédiate, avant tout raisonnement étiologique.
Collez le compte rendu du laboratoire (ou saisissez les valeurs à la main) : la page en extrait la créatinine, l'urée et les électrolytes, calcule le stade KDIGO par rapport à la créatinine de base, le rapport urée/créatinine et le DFG, et signale les drapeaux rouges.
Fonctionnel, obstructif, parenchymateux. L'ordre des questions n'est pas indifférent : on commence par ce qui se corrige en une heure et on finit par ce qui demande un néphrologue.
Deux familles, souvent associées :
La bandelette urinaire est l'examen le plus rentable de la consultation. Elle sépare deux mondes :
| Bandelette | Ce que ça oriente | Conduite |
|---|---|---|
| Ni sang ni protéines | Argument fort contre une urgence glomérulaire1 | Chercher fonctionnel / obstructif |
| Protéinurie + hématurie | Atteinte glomérulaire (glomérulonéphrite rapidement progressive, vascularite) | Avis néphrologique en urgence, biopsie rénale rapide1 |
| Leucocyturie, éosinophilie, rash, fièvre, médicament récent | Néphrite interstitielle immuno-allergique | Arrêter le médicament suspect, avis |
| Hématurie isolée sans protéinurie | Plutôt urologique (lithiase, tumeur) | Imagerie, avis urologique |
| Protéinurie massive, œdèmes | Syndrome néphrotique, myélome (chaînes légères non vues par la bandelette !) | Protéinurie de 24 h ou rapport protéinurie/créatininurie, électrophorèse |
Il existe, il se calcule en dix secondes, et il ne tranche rien. Voici la formule, les seuils, leur origine — et l'étude qui a mesuré ce qu'ils valent.
rapport = urée (mmol/L) ÷ créatinine (µmol/L) × 1000
BUN (mg/dL) ÷ créatinine (mg/dL) avec BUN (mg/dL) = urée (mg/dL) × 0,466 = urée (mmol/L) × 2,80
Le rapport traîne dans les manuels depuis 196611. Il a été confronté aux données en 2012, sur 20 126 patients hospitalisés dont 3 641 avec une IRA10 :
La créatinine dépend surtout du rein. L'urée dépend du rein et de sa production hépatique et des apports protéiques. Tout ce qui déplace la production déplace le rapport, sans que le rein ait bougé :
| Rapport faussement élevé (évoque à tort le fonctionnel) | Rapport faussement bas (masque un fonctionnel) |
|---|---|
| Hémorragie digestive (digestion du sang = charge protéique) | Dénutrition, apports protéiques faibles |
| Corticothérapie, catabolisme, fièvre prolongée | Insuffisance hépatocellulaire (l'urée est fabriquée par le foie) |
| Régime hyperprotidique, nutrition entérale riche | Alcoolisation chronique, cirrhose |
| Fonte musculaire (créatinine basse → rapport haut mécaniquement) | Grossesse, hyperhydratation |
Cinq millilitres d'urine suffisent1. C'est le seul examen biologique qui explore réellement le comportement du tubule — et il devient inutilisable dans des situations très fréquentes.
| Indice | En faveur du fonctionnel | Ce que ça traduit |
|---|---|---|
| Sodium urinaire | < 20 mmol/L | Le rein retient le sel : action de l'aldostérone1 |
| Na/K urinaire | < 1 | Idem — plus robuste que le sodium seul |
| Urée urinaire / urée plasmatique | > 10 | Le rein concentre : action de l'ADH1 |
| Créatinine urinaire / créatinine plasmatique | > 30 à 40 | Idem1 |
| FeNa (fraction d'excrétion du sodium) | < 1 % | Description originale du test12 |
| FeUrée (fraction d'excrétion de l'urée) | < 35 % | Proposée comme alternative sous diurétiques13 — mais non répliquée14 |
Un diurétique force le rein à excréter du sodium : la FeNa monte artificiellement et le test s'effondre. D'où l'idée de lui substituer la FeUrée. Deux études, deux réponses opposées — et il faut le dire, sinon on refait avec la FeUrée l'erreur qu'on vient de dénoncer avec le rapport urée/créatinine.
| Carvounis 2002 (n = 102, rétrospectif)13 | Pépin 2007 (n = 99, prospectif)14 | |
|---|---|---|
| FeNa sans diurétique | basse chez 92 % des IRA fonctionnelles | Se 78 % · Sp 75 % |
| FeNa sous diurétique | basse chez 48 % seulement — le test ment une fois sur deux | Se 58 % · Sp 81 % |
| FeUrée sans diurétique | 27,9 ± 2,4 % (fonctionnel) vs 58,6 ± 3,6 % (nécrose tubulaire), p < 0,0001 | Se 48 % · Sp 75 % |
| FeUrée sous diurétique | < 35 % chez 89 % des IRA fonctionnelles | Se 79 % · Sp 33 % |
Demandée par réflexe devant toute créatinine élevée, elle est souvent normale. Une règle de stratification permet de savoir chez qui elle rapporte.
Étude de 997 patients hospitalisés pour IRA15 :
C'est presque toujours là que se joue l'IRA du généraliste. Trois catégories, à ne pas confondre : ce qu'on arrête, ce qu'on suspend le temps de l'épisode, et ce qu'on garde malgré l'inquiétude.
Cohorte de 487 372 usagers d'antihypertenseurs, incidence de fond de 7 IRA pour 10 000 personnes-années16 :
| ARRÊTER | SUSPENDRE le temps de l'épisode | NE PAS arrêter par réflexe |
|---|---|---|
| AINS (y compris automédication, y compris topiques à forte dose) et coxibs17 | IEC / ARA2 — reprise programmée après contrôle19 | Statines — sauf suspicion de rhabdomyolyse20 |
| Aminosides, vancomycine, produits de contraste non indispensables | Diurétiques (sauf surcharge) — thiazidiques inefficaces sous 30 mL/min | Anticoagulants — réévaluer la dose, pas l'indication |
| Le médicament suspect si néphrite interstitielle (antibiotique, IPP, AINS)21 | Metformine — risque d'accumulation, pas de néphrotoxicité22 | Bêtabloquants dans l'insuffisance cardiaque |
| Méthotrexate — élimination rénale : en IRA, la dose hebdomadaire s'accumule (mucite, pancytopénie). On l'arrête, on ne le « surveille » pas ; NFS à 48–72 h, avis, reprise après normalisation | Gliflozines (SGLT2) — bénéfiques au long cours, à suspendre en aigu23 | Antiépileptiques, immunosuppresseurs — avis avant tout arrêt |
| Colchicine — toxicité médullaire et neuromusculaire en IRA, nombreuses interactions. Situation quotidienne : crise de goutte et IRA | Lithium, digoxine — marge étroite : doser avant de reprendre | Aspirine à dose antiagrégante (75–100 mg) — l'indication cardiovasculaire prime |
| IPP sans indication — cause fréquente et méconnue21 | Triméthoprime-sulfaméthoxazole — hyperkaliémie et élévation de créatinine (voir idées reçues) | Allopurinol — adapter la dose |
| Suppléments potassiques, épargneurs de potassium et sels de régime au potassium (souvent invisibles à l'interrogatoire) — on les arrête sur le diagnostic d'IRA, pas sur le chiffre du jour : la kaliémie d'aujourd'hui ne prédit pas celle de demain | HBPM à dose curative et AOD — plusieurs sont contre-indiqués sous 30 mL/min : relais et dosage à revoir, jamais un simple « on continue » | Traitement de fond de l'insuffisance cardiaque — l'arrêter peut décompenser : avis plutôt que réflexe |
| Valaciclovir à forte dose (zona du sujet âgé déshydraté) — neurotoxicité et cristallurie : adapter au DFG dès la prescription | Fibrates, certains antiviraux — accumulation | Corticoïdes, antidépresseurs — sans rapport avec l'IRA |
Deux vérités coexistent et il faut tenir les deux :
Le principe — suspendre soi-même certains traitements en cas de diarrhée, vomissements ou fièvre avec pertes — est physiologiquement fondé, largement recommandé et faiblement démontré. Une intervention hospitalière multiple (alertes informatiques, protocole, formation) testée sur 24 059 épisodes d'IRA n'a pas réduit la mortalité à 30 jours, tout en améliorant les processus de soins et en réduisant la durée de séjour26. Le message n'est pas « ça ne sert à rien » : c'est que l'information seule ne suffit pas, et que ce qui compte est la reprise programmée et le contrôle biologique — c'est-à-dire du temps médical, pas une carte plastifiée.
Trois blocs : le bilan devant une créatinine qui monte, le bilan de deuxième intention si l'atteinte semble parenchymateuse, et le contrôle de suivi. À adapter au contexte — ce ne sont pas des automatismes.
Sang : - Ionogramme sanguin (Na, K, Cl, bicarbonates) - Uree, creatinine avec estimation du DFG (CKD-EPI 2021) - Calcium, phosphore, albumine - NFS, plaquettes - CRP - Glycemie a jeun Urines (echantillon, 5 mL suffisent) : - Bandelette urinaire - Ionogramme urinaire (Na, K), uree urinaire, creatinine urinaire - Rapport proteinurie / creatininurie - ECBU si bandelette positive (leucocytes ou nitrites) Merci de preciser les creatinines anterieures disponibles.
A ajouter au bilan initial : - Proteinurie des 24 h ou rapport proteinurie/creatininurie - Electrophorese des proteines seriques + chaines legeres libres seriques - Immunofixation serique et urinaire - CPK (si contexte de rhabdomyolyse) - LDH, haptoglobine, reticulocytes, schizocytes (recherche de microangiopathie) - Anticorps anti-nucleaires, ANCA, anti-MBG (selon orientation) - Complement C3, C4 - Serologies VIH, VHB, VHC (selon orientation) - Echographie renale et vesicale Avis nephrologique demande en urgence.
Controle a 48-72 h : - Ionogramme sanguin, uree, creatinine avec DFG Puis a J7 puis a 1 mois si non normalise. Puis a 3 mois systematiquement apres l'episode.
Toutes les IRA ne passent pas par l'hôpital : dans une cohorte de population, 16 % des IRA repérées n'étaient pas hospitalisées dans les 7 jours4. Encore faut-il savoir lesquelles — et à quelle condition.
L'IRA n'est pas un incident refermé quand la créatinine redescend. C'est un marqueur de risque rénal et cardiovasculaire à long terme — et c'est le généraliste qui en hérite.
Méta-analyse de 13 cohortes comparant les patients avec et sans IRA27 :
| Devenir après une IRA | Risque relatif ajusté (IC 95 %) |
|---|---|
| Maladie rénale chronique | HR 8,8 (3,1 – 25,5) |
| Insuffisance rénale terminale | HR 3,1 (1,9 – 5,0) |
| Mortalité toutes causes | HR 2,0 (1,3 – 3,1) |
Entre le 7ᵉ et le 90ᵉ jour, on n'est plus dans l'IRA et pas encore dans la maladie rénale chronique : c'est la maladie rénale aiguë (AKD), période où la fonction se récupère — ou pas28. C'est la fenêtre de surveillance utile.
Sept croyances qui circulent — dont deux que j'ai moi-même longtemps enseignées.
À imprimer ou à envoyer. Langage simple, sans jargon. Cochez les familles de médicaments concernées pour générer une fiche personnalisée.
Vos reins ont moins bien fonctionné pendant quelques jours. Le plus souvent, ce n'est pas une maladie des reins : ils ont simplement manqué d'eau et de sel, ou un médicament les a gênés. Quand on corrige la cause, ils repartent.
Quand vous avez la diarrhée, quand vous vomissez, quand vous avez beaucoup de fièvre, ou pendant une forte chaleur : vous perdez de l'eau et du sel. C'est à ce moment-là que les reins souffrent.
Cochez vos médicaments ci-dessus pour afficher la liste. En général : les comprimés pour la tension en « -pril » ou « -sartan », ceux qui font uriner, les anti-inflammatoires, la metformine.
Même si tout va mieux, il faut refaire une prise de sang dans 3 mois. Un épisode comme celui-là mérite d'être surveillé, même quand on se sent parfaitement bien.
| Ma prise de sang de contrôle, le | …… / …… / ……… |
| Je pourrai reprendre mes médicaments le | …… / …… / ……… (seulement si le médecin le dit) |
| Mon médecin | ………………………………… |
| Quand le cabinet est fermé | 116 117 (médecin de garde) |
| En cas d'urgence grave | 15 (ou 112) |
Ne mettez en pause que les médicaments écrits sur cette fiche. Si votre médecin vous a déjà dit de ne jamais arrêter un comprimé — par exemple pour le cœur —, ne l'arrêtez pas : appelez-le d'abord.
À montrer à votre médecin ou à votre pharmacien. Cette fiche ne remplace pas un avis médical.
D'où vient cette maladie, où frappe-t-elle, et pourquoi nos reins sont-ils bâtis de façon à la rendre possible.
La chose est décrite bien avant d'avoir un nom. L'anurie et l'intoxication qui la suit figurent déjà chez les auteurs médicaux grecs et byzantins31 ; en 1821, John Abercrombie en donne dans ses Observations on ischuria renalis une description clinique remarquable, et le concept d'urémie se constitue au cours du XIXe siècle32.
Ce qui date de 1941, ce n'est donc pas le syndrome mais son mécanisme. Pendant le Blitz de Londres, Eric Bywaters et Desmond Beall décrivent au Hammersmith Hospital des patients extraits des décombres : membres écrasés, urines brun-noir, puis anurie et mort en quelques jours33. Ils identifient la myoglobine libérée par le muscle broyé comme la cause de l'obstruction tubulaire. C'est l'acte de naissance du syndrome d'écrasement — et, au-delà, de l'idée qu'un rein sain peut cesser brutalement de fonctionner puis récupérer.
Le cadre est celui du mismatch évolutif — un trait avantageux dans l'environnement ancestral qui devient un point de fragilité dans l'environnement moderne. À présenter comme hypothèse explicative, pas comme fait clinique.