Le somnifère n'est pas un traitement de fond. Le traitement de 1re intention de l'insomnie chronique est la thérapie cognitivo-comportementale de l'insomnie (TCC-I) — aussi efficace à court terme que les hypnotiques, mais la seule dont le bénéfice dure. Voici comment la mettre en œuvre en cabinet.
L'insomnie est un diagnostic clinique : c'est la plainte du patient qui la définit, pas un enregistrement du sommeil.1
Une plainte portant sur l'endormissement, le maintien du sommeil ou un réveil trop précoce, associée à un retentissement diurne (fatigue, troubles de la concentration/mémoire, irritabilité, erreurs).1 On parle d'insomnie chronique quand elle survient ≥ 3 nuits/semaine depuis ≥ 3 mois ; en deçà, insomnie aiguë / d'ajustement (souvent liée à un facteur déclenchant).2
| Nuit | Coucher | S'endormir (min) | Réveillé la nuit (min) | Dernier réveil | Sorti du lit | Sommeil | Effic. |
|---|
La thérapie cognitivo-comportementale de l'insomnie (TCC-I) est recommandée en 1re intention de l'insomnie chronique par toutes les grandes recommandations.
Réassocier le lit au sommeil (et non à l'éveil anxieux).8
Le levier le plus puissant : on réduit le temps passé au lit pour le rapprocher du temps de sommeil réel, ce qui concentre le sommeil et augmente son efficacité.8 Ce n'est pas se priver de sommeil : on raccourcit le temps au lit, pas le temps de sommeil — qui se consolide et s'approfondit. La somnolence des premiers jours est le signe que ça marche, et c'est temporaire : on rallonge dès que le sommeil se solidifie. Idéalement avec son médecin.
Précautions. La restriction majore la somnolence diurne les premiers jours → prudence au volant et machines. Prudence / avis spécialisé en cas de trouble bipolaire (la privation de sommeil peut déclencher un virage maniaque) ou d'épilepsie (abaissement du seuil), et si somnolence excessive. Dépister un SAOS avant toute restriction (ronflement, pauses, Epworth) : elle aggrave un SAOS non traité. Ne pas pratiquer en auto-application (ou seulement sous supervision) chez les métiers à risque en cas de somnolence — conduite professionnelle, travail posté, machines.
Repérer et corriger les croyances qui entretiennent l'insomnie : dramatisation (« si je ne dors pas 8 h, ma journée est fichue »), attentes irréalistes, rumination et hypervigilance au sujet du sommeil.8 Un outil concret : le temps d'inquiétude programmé — réserver 15 min en début de soirée (pas au lit) pour noter ses soucis et une première action pour chacun, afin de « fermer » les boucles mentales avant le coucher.
Relaxation musculaire progressive, respiration/cohérence cardiaque, imagerie : utile comme composante, surtout quand l'hyperéveil domine.8
Seule, l'hygiène du sommeil n'est pas un traitement efficace de l'insomnie (AASM 2021 : conditionnelle contre en monothérapie ; ESRS 2023).87 Utile en psychoéducation et en appui de la TCC-I. Mesures réellement fondées (HAS 2006) :1
Les programmes en ligne (dCBT-I, ex. Sleepio) ont une efficacité démontrée — l'ESRS 2023 les valide en 1re intention.710 La version entièrement automatisée marche, un peu moins bien que la TCC-I assistée par un thérapeute. Utile là où l'offre de thérapeutes manque.
La TCC-I complète est efficace mais exigeante en temps de thérapeute. SLEEPexpert est une version brève, manualisée et déléguée de la TCC-I, conçue pour être délivrable par un personnel non spécialisé.14
Niveau de preuve : prometteur mais précoce. Les données reposent sur un pilote non contrôlé (ISI 18 → 11 ; efficacité du sommeil 65 % → 82 %) et des études de faisabilité, avec un essai contrôlé en cours — pas encore de grand essai randomisé.14
En pratique. Documentation et versions (français, allemand, anglais) sur sleepexpert.ch ; déploiement francophone via les HUG (formation d'équipes). Les modalités d'accès/de licence ne sont pas détaillées publiquement — se rapprocher de l'équipe.15
Beaucoup de produits « pour dormir » sont en vente libre — mais « naturel » ne veut dire ni efficace, ni sans risque. Aucune recommandation ne les retient comme traitement.
Preuves faibles et contradictoires sur le sommeil, avec de vrais risques (le CBD inhibe les CYP3A4/2C19 → hausse des concentrations d'autres médicaments : warfarine, certaines benzodiazépines, antiépileptiques ; produits mal étiquetés).20 En France, le CBD est en vente libre mais sans aucune allégation santé ; le cannabis médical n'a pas d'indication « sommeil ».21
Le Donormyl® (doxylamine) est indiqué dans l'insomnie occasionnelle, 2 à 5 jours : accoutumance rapide, effets anticholinergiques (bouche sèche, confusion), contre-indiquée en cas de glaucome à angle fermé ou de troubles urétro-prostatiques ; demi-vie longue → somnolence et risque au volant le lendemain matin. À éviter après 65 ans (chutes, confusion — critères de Beers).22
Aucun produit n'a l'indication « insomnie chronique ». Le médicament est un dépannage court, jamais un traitement de fond, et ne s'initie qu'avec un plan de sevrage.1
Mélatonine LP (Circadin 2 mg). AMM restreinte au traitement court de l'insomnie primaire du patient ≥ 55 ans ; effet jugé modeste par l'EMA (SMR faible, ASMR V). Ce n'est pas une solution de fond ; priorité au non-médicamenteux. Somnolence résiduelle possible (prudence au volant) ; interaction majeure avec la fluvoxamine (inhibition du CYP1A2). À distinguer des compléments alimentaires de mélatonine (dose non standardisée ; l'ANSES déconseille > 2 mg et chez certains profils).26
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Hypothèses étayées Cette section ouvre la profondeur de champ du sujet : elle éclaire pourquoi certaines « insomnies » pourraient être des variations normales mal interprétées. Ce sont des hypothèses, pas des conduites à tenir.
Avant l'électricité, le sommeil était souvent segmenté : un « premier sommeil », un éveil calme d'environ une heure au milieu de la nuit, puis un « second sommeil » (historien Roger Ekirch).33 Cette architecture a été reproduite expérimentalement : soumis à de longues nuits sombres (comme en hiver ancestral), l'humain adopte un sommeil biphasique, avec un intervalle d'éveil paisible au milieu.34 Autrement dit : se réveiller la nuit n'est pas forcément une maladie.
Chez les Hadza (Tanzanie), San (Namibie) et Tsimané (Bolivie), le sommeil réel mesuré est de ~6–7 h — pas plus que dans nos sociétés — et ces populations n'ont pas de mot pour « insomnie », avec des taux d'insomnie chronique très inférieurs aux 10–30 % des pays industriels.35 De quoi relativiser l'idée qu'il faudrait « dormir plus ».
Toujours chez les Hadza, il est rarissime que tout le monde dorme en même temps : à presque chaque instant de la nuit, au moins une personne est éveillée. La diversité des chronotypes (les plus âgés se couchant/levant plus tôt) assurerait une vigilance nocturne échelonnée du groupe.36 Dans cette lecture, un sommeil « léger » ou fragmenté a pu être protecteur pour l'espèce — pas un défaut individuel.
Notre sommeil a évolué dans un monde sans lumière artificielle ni horloge. La lumière des écrans le soir (qui retarde la mélatonine), la société 24/7, la caféine, les horaires contraints et la sédentarité créent un décalage avec cet environnement ancestral — susceptible de fabriquer de l'insomnie, ou de pathologiser des éveils normaux.35 Le retard de phase de l'adolescent, longtemps mis sur le compte du mode de vie, est en partie biologique et possiblement adaptatif.28