Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ? – Libération

Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ?

Didier Raoult à l'Assemblée nationale le 24 juin.
Didier Raoult à l’Assemblée nationale le 24 juin.Photo Thomas Coex. AFP

Le directeur de l’IHU Méditerranée a effectivement cosigné plus de 3 000 articles et études. Ce qui ne veut pas dire qu’il les a «écrits».

Question posée par Thomas le 16/09/2020

Bonjour,

Nous avons raccourci votre question, qui était formulée ainsi : «Le Pr Raoult dit-il vrai lorsqu’il affirme avoir “écrit 3500 publications internationales” ? Cela fait beaucoup pour un seul homme. Si le chiffre surprend, est-ce que l’on sait par ailleurs si le fait de signer signifie qu’il a réellement travaillé dessus ? Merci.»

Vous faites référence aux déclarations de Didier Raoult lors de son audition, ce mardi 15 septembre, par la commission d’enquête sénatoriale sur la gestion de la crise sanitaire du Covid-19. Voici les propos exacts du directeur de l’IHU Méditerranée Infection : «Je vous le dis très solennellement et après avoir juré de ne dire que la vérité : je n’ai jamais fraudé de ma vie. J’ai écrit 3 500 publications internationales, je n’en ai jamais rétracté aucune. Alors bien entendu, sur 3 500, il y a eu des erreurs qui sont passées, il y a une fille qui me traque depuis que je suis célèbre, qui a réussi à trouver 5 erreurs sur 3 500 publications. Il y en a probablement beaucoup plus que ça, j’estime qu’il y a entre 2 et 4% d’erreurs dans les papiers que j’ai faits. Je ne suis qu’un pauvre humain, je fais des erreurs comme tout le monde.»

Un rythme «proprement phénoménal»

L’affirmation du Professeur Raoult sur les «3 500 publications» – comprendre études scientifiques – qu’il aurait «écrites» a été largement commentée sur les réseaux sociaux. A l’instar de la journaliste du Point, Géraldine Woessner, plusieurs internautes ont rapidement calculé que cela correspondrait à «une [publication] tous les quatre jours, sans discontinuité, au long de quarante ans de carrière». Un rythme «proprement phénoménal», commente-t-elle dans son tweet, largement partagé. En se rendant sur les différents sites de recensement de publications scientifiques, force est de constater que le chiffre de 3 500 études mentionnant Didier Raoult parmi les auteurs est probable. Si l’on compte «seulement» 72 articles de lui sur Expertscape – site à l’algorithme tenu secret sur lequel Didier Raoult est référencé comme meilleur expert français de son domaine – on trouve 1 743 publications sur ResearchGate, 1 868 résultats sur Pubmed, le plus officiel, ainsi que 3 149 documents sur Scopus.

Les résultats de chaque plateforme ne sont pas à ajouter les uns aux autres : la majorité des études sont référencées sur plusieurs sites, puisqu’ils partagent les données des mêmes six ou sept principales revues scientifiques. La base de données Scopus en référence davantage car elle est tenue par Elsevier, éditeur des revues New Microbes and New Infections et International Journal of Antimicrobial Agents (Ijaa). Deux revues où plusieurs membres de l’IHU Méditerranée Infection siègent au comité éditorial, acceptant pratiquement sans délai de vérification chaque publication du Pr Raoult, qui en est donc le principal contributeur, comme l’expliquent Yves Gingras et Mahdi Khelfaoui, professeurs à l’Université du Québec à Montréal (Uqam) dans une étude sur les revues scientifiques publiée sur le site The Conversation. En considérant que certaines publications mentionnant Didier Raoult en auteur ont pu passer entre les mailles du recensement en ligne, l’ordre de grandeur de 3 500 publications donné par Didier Raoult est tout à fait plausible.

Publications cosignées, oui, écrites, non

Toujours sur Scopus, on constate que Didier Raoult est coauteur de plus d’une centaine d’articles par an : il cumule jusqu’à 228 publications sur la seule année 2016. Le site recense déjà 118 publications de Didier Raoult en 2020, soit une publication tous les deux ou trois jours depuis le début de l’année. La découverte du Sars-COV-2 et la crise du Covid-19 ont évidemment donné matière aux chercheurs, et les publications se sont multipliées dans les instituts et laboratoires du monde entier. Or certains internautes soulignent que l’activité médiatique – les nombreuses interviews et conférences comme les vidéos sur Youtube – du Professeur Raoult ces derniers mois a dû lui laisser bien peu de temps pour rédiger des études approfondies, tout en étant aussi au chevet de ses patients.

«Chaque champ de recherche a ses spécificités, explique-t-on du côté de l’équipe de Didier Raoult. En biologie, celui qui exécute est premier auteur et celui qui dirige est dernier auteur. Ces articles, ce sont des recherches que Didier Raoult dirige. C’est assez classique. Il relit l’article, il fait des corrections, parfois il peut écrire des passages. La seule règle c’est d’avoir participé à la recherche.»

Mais déjà en 2016, le biologiste et journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis s’interrogeait dans son livre Malscience : de la fraude dans les labos, à propos des records du monde du professeur Raoult. «Comment croire qu’un scientifique puisse participer réellement à des recherches débouchant sur quasiment une publication par semaine ?» questionnait-il. Plus récemment, une tribune intitulée «Halte à la fraude scientifique», publiée dans Libération, visait sans le nommer l’infectiologue marseillais. «Il est anormal que des directeurs d’équipes de recherche cosignent des publications dont le nombre rend impossible le fait qu’ils y aient réellement participé», affirmait le texte signé par un collectif de plusieurs centaines de scientifiques, chercheurs, et professionnels de santé.

Comme un «un réalisateur qui aurait fait 3 500 films»

«Dire qu’un scientifique a écrit 3 500 publications au cours de sa carrière est aussi ridicule que prétendre qu’un réalisateur a fait 3 500 films. Ce sont les mêmes délais : plusieurs mois voire un an, minimum», compare le docteur Michaël Rochoy, ancien chef de clinique des universités à Lille, lui-même auteur de plusieurs publications en médecine générale. «Il y a des délais qui sont incompressibles, un article prend en général plusieurs mois.» 

Les étapes, depuis le choix d’une question de recherche jusqu’à la publication de l’étude, sont a minima «faire une revue bibliographique sur le sujet, définir une méthodologie, recueillir un accord de comité d’éthique si besoin, recueillir les données et faire les analyses statistiques, comparer les résultats à la littérature, détailler les forces et limites de l’étude, conclure, écrire l’article, le soumettre à une revue, attendre la relecture, les corrections, la relecture», décrit le médecin. «Donc même avec le rythme de production d’un Spielberg, et même s’il a indéniablement consacré sa vie à la recherche, on ne peut envisager qu’il ait, comme il le dit, “écrit” lui-même ces études», détaille-t-il à CheckNews après avoir exposé son incrédulité sur Twitter. Selon lui, Didier Raoult «doit probablement avoir une contribution plus symbolique que réelle sur un grand nombre d’articles, c’est ce qu’on appelle être un auteur fantôme». Son nom aurait donc été systématiquement ajouté aux travaux de tous les collaborateurs et nombreux doctorants accueillis par l’IHU Méditerranée Infection.

Une théorie validée par le Professeur Roger Salamon, épidémiologiste et biostatisticien, ancien président du Haut Conseil de la santé publique et premier signataire de la tribune «Halte à la fraude scientifique». «Les signatures automatiques par le chef de laboratoire sont une pratique bien connue, explique-t-il à CheckNews. Si j’avais signé tous les papiers qui sortaient de mon Institut [l’Isped, Institut de santé publique, d’épidémiologie et de développement, ndlr] depuis trente ans, je n’aurais pas moins de 3 500 publications à mon actif, moi aussi.»

Pour le professeur Hervé Maisonneuve, médecin de formation devenu expert en intégrité scientifique, référent sur le sujet pour la faculté de médecine Paris-7, et derrière le blog «Rédaction médicale et scientifique», le volume de publication du PRaoult est effectivement incompatible avec le travail attendu d’un auteur. Celui-ci est détaillé dans les recommandations de l’ICMJE (International Commitee of Medical Journal Editors), qui font office de règlement déontologique dans le milieu. Elles déterminent que l’attribution de la qualité d’auteur doit reposer sur quatre critères cumulatifs. A savoir la «contribution substantielle à la conception ou aux méthodes de la recherche», la «rédaction préliminaire de l’article ou sa révision critique», «l’approbation finale de la version à publier» et «l’engagement à assumer l’imputabilité pour tous les aspects de la recherche».

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«Le rythme de ses publications rend impossible qu’il coche les deux premiers critères», estime Hervé Maisonneuve. Nathan Peiffer-Smadja, coordinateur du Réseau des jeunes infectiologues français (Réjif), acquiesce et rappelle un événement datant de 2012, énième preuve selon lui de l’implication toute relative du professeur Raoult dans certaines de ses publications. En 2006, Elisabeth Bik – la «fille qui traque» Didier Raoult selon les mots de ce dernier, chercheuse émérite ayant consacré sa vie à la lutte contre la fraude scientifique – a mis en lumière de graves erreurs dans des articles signés par Didier Raoult. Il a alors été interdit de publications dans toutes les revues scientifiques de l’American Society for Microbiology (ASM) pendant un an, «une sanction jamais vue dans l’histoire», commente Nathan Peiffer-Smadja. Lorsque l’affaire est révélée dans le magazine Science, six ans plus tard, l’infectiologue marseillais se dit «victime collatérale d’une sanction collective», comme le rappelle cet article de For Better Science. Il réclame un droit de réponse et déclare pour sa défense : «Je n’ai pas chapeauté ce papier et je n’ai même pas lu la dernière version.»

Points Sigaps et millions d’euros

Le professeur Roger Salamon tempère néanmoins : «On ne peut pas attaquer le professeur Raoult sur ça : c’est discutable, mais ce n’est pas illégal, et il n’est pas le seul à le faire.» Les accusations ne sont donc pas pour l’infectiologue, dont il dit apprécier la personnalité au demeurant, mais pour le «fonctionnement bancal du système de reconnaissance de la recherche» par l’Etat. Mêmes critiques de la part de Nathan Peiffer-Smadja : «Le système de publication est un gros problème en France, qui dépasse Raoult», concède-t-il, bien qu’il considère que ce dernier a littéralement «professionnalisé» une pratique qui consiste à gonfler son nombre de «points Sigaps».

Sigaps pour «Système d’interrogation de gestion, d’analyse des publications scientifiques». Depuis 2006, en France, cet outil de bibliométrie est utilisé pour calculer une partie de l’enveloppe annuelle accordée par le ministère aux centres hospitaliers universitaires (CHU) et à quelques autres centres liés à la recherche biomédicale, soit 78 établissements au total, explique le Monde. En prenant en compte le rang de signature de l’auteur et la notoriété de la revue, un certain nombre de points est attribué à chaque chercheur, pour chaque publication. Ces points Sigaps servent ensuite de base au ministère de la Recherche pour allouer des subventions publiques aux établissements : la «note» d’un établissement est la somme des notes de ses chercheurs, praticiens et professeurs.

Dans une interview à Marsactu, en 2018, Didier Raoult annonçait rapporter «11 millions d’euros par an» aux hôpitaux publics de Marseille, auquel son IHU est rattaché. Selon le magazine local, l’infectiologue pèserait pour «25% des crédits de recherche attribués à l’AP-HM».

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C’est le volume – et non la qualité – des publications qui compte, avancent tous nos interlocuteurs. «Il y a un vrai enjeu financier, on est poussé à publier beaucoup pour avoir un maximum de points, affirme Nathan Peiffer-Smadja. Pour l’argent mais aussi, dans le secteur de la médecine, parce qu’ils permettent d’être nommé professeur ou maître de conférences» par le Conseil national des universitaires (CNU). Roger Salamon confirme : «Ce fonctionnement dessert ceux qui ont un minimum de respect pour les signatures : au-delà de l’inélégance, le problème, c’est l’inégalité.»

«C’est bien pour ça qu’il n’y a ni contrôles ni changements, personne ou presque ne dénonce ce système, continue le PMaisonneuve. Les publications, donc les points, permettent d’avoir de l’argent et d’être promu, cela influence les comportements, même des plus critiques.» L’Académie des sciences avait d’ailleurs déploré les dérives de ce système dans un rapport en 2011.

Les équipes de Didier Raoult insistent de leur côté sur le fait que ni le professeur ni son IHU ne touchent directement les sommes en question : «Ces scores Sigaps permettent d’évaluer le niveau de recherche des hôpitaux, ils entraînent le versement d’une enveloppe financière aux CHU. Il n’y a aucun fléchage particulier qui se fait vers un pôle ou une équipe de recherche en particulier. Didier Raoult et l’IHU n’ont donc aucun intéressement particulier à avoir un score Sigaps élevé.»

Cordialement

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le CFPJ pour le journal d’application de la promotion 53.

 


Mathilde Roche

 

 

 Source: Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ? – Libération

Covid-19 : que sait-on aujourd’hui de la transmission du virus par aérosols dans les espaces clos ? – Libération

Question posée par BARALE le 22/08/2020

Bonjour,

La rentrée se fait masquée, dans les entreprises comme dans les salles de classe. Avant que ces décisions ne soient prises, on pouvait lire, dans Libé le 14 août, une tribune d’un collectif de «professionnels de santé» («Covid-19 : le risque existe dans tous les lieux clos, dans les classes comme dans les bureaux») : «Nous l’affirmons sans ambiguïté : le Sars-CoV-2 se transmet par l’air et ne pas rendre le masque obligatoire dans les salles de cours ou les amphithéâtres, dans les open spaces, les salles de réunion, les ateliers et les bureaux partagés n’est pas conforme aux données de la science et de l’OMS.»

A l’aune de ces lignes, très affirmatives, vous nous interrogez sur l’état de la science à propos de la transmission du virus dans l’air. Il n’y a en fait pas de consensus sur une circulation du Covid-19, d’un individu à l’autre en population générale, via des «aérosols», ces microgouttelettes qui restent en suspension et qui pourraient être vectrices de virus actif et infectieux.

Deux médecins auteurs de la tribune reconnaissent auprès de CheckNews que la formulation «sans ambiguïté : le Sars-CoV-2 se transmet par l’air» n’est pas idéale. Mais qu’elle répond à un principe de précaution : il y a un risque que la transmission aéroportée existe, y compris hors des hôpitaux ou des laboratoires (où elle a été documentée).

Vous nous avez aussi demandé Le port du masque à l’extérieur est-il utile ?

Mise en garde de scientifiques

Au début du mois de juillet, 239 scientifiques d’une trentaine de pays mettent en garde sur la diffusion par aérosols du virus. S’adressant aux institutions de santé internationales (notamment l’OMS) et nationales, ils préconisent une grande vigilance concernant la transmission du virus par des microgouttelettes : «Certes, la transmission par aérosols du Sars-CoV-2 n’est pas encore universellement reconnue ; mais, selon notre évaluation collective, il y a suffisamment de preuves pour que le principe de précaution doive s’appliquer. Afin de contrôler la pandémie, en attendant la possibilité d’une vaccination, toutes les voies de transmission doivent être coupées.»

Plusieurs articles ou tribunes ont été consacrés à l’impact de cette publication sur les autorités (en français, en anglais). En France, le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, a sollicité le Haut Conseil de la santé publique. Le HCSP s’était déjà exprimé sur le sujet dans un avis publié le 8 avril (et dans une moindre mesure dans un avis publié le 24 avril).

Dans ce texte d’avril, on lisait notamment : «La transmission par aérosol est biologiquement plausible lorsque (1) des aérosols infectieux sont générés par ou à partir d’une personne infectieuse, (2) l’agent pathogène reste viable dans l’environnement pendant un certain temps et (3) les tissus cibles dans lesquels l’agent pathogène déclenche l’infection sont accessibles à l’aérosol. […] Pour le Sars-CoV, le niveau de preuve pour la transmission d’aérosols indique que les preuves pour les conditions 1 et 3 sont modérées et fortes pour la condition 2.»

CheckNews faisait aussi un point sur l’état de la science concernant l’aérosolisation au début du mois d’avril. Dans un article publié en mai sur la circulation (ou non) du nouveau coronavirus dans les climatisations, nous écrivions aussi : «Bien qu’il soit possible que des plus petites particules virales restent en suspension dans l’air (on parle alors d’aérosol), une infection nécessite qu’un nombre suffisamment important d’exemplaires actifs du virus pénètre dans l’organisme : c’est la dose infectante. Dans l’immense majorité des situations, le vent, les courants d’air, la ventilation, fait diminuer la concentration de virus dans l’air, ce qui abaisse très sensiblement le risque d’infection. Un risque plus important semble en revanche exister dans les situations de soins intensifs, dans les locaux où les soignants ôtent leurs protections et les toilettes des hôpitaux.»

Avis du Haut Conseil de la santé publique

Après demande du DGS, le HCSP a donc produit un nouvel avis, daté du 23 juillet : «Sars-CoV-2 : actualisation des connaissances sur la transmission du virus par aérosols.» Conclusion ? «Le HCSP considère qu’après actualisation des données de la littérature, une transmission aéroportée du virus Sars-CoV-2 doit être envisagée dans les espaces clos, notamment mal aérés et insuffisamment ventilés, et dans les rassemblements en extérieur.» Et d’enjoindre le public à porter un masque «dans tous les lieux clos publics et privés collectifs ainsi qu’en cas de rassemblement avec une forte densité de personnes en extérieur afin de limiter l’émission de particules respiratoires.»

Plus précisément, le Haut Conseil cite plusieurs études scientifiques publiées au cours des dernières semaines sur le sujet. L’une, parue début avril dans Nature conclut que «la transmission par aérosol est un mode de transmission potentiel des coronavirus, comme de la grippe et des rhinovirus». Les résultats d’une autre, publiée en juin 2020 à partir d’expériences en laboratoire, suggèrent que l’«infectivité et l’intégrité virionique [du Sars-CoV-2] se maintiennent jusqu’à seize heures dans des aérosols de taille respirable».

Le HCSP se réfère également à une revue de littérature émise par le Centre de collaboration nationale en santé environnementale canadien (financé par l’Agence de santé publique du Canada) au sujet des «risques et précautions associés à la Covid-19» dans le cadre du chant choral. Le CCNSEA relève notamment que «de plus en plus, on croit que la transmission par de petites gouttelettes ou par des aérosols produits lors de la parole, du chant, des cris ou de la respiration serait une voie de contagion importante. […] La transmission par aérosols pourrait se produire dans des contextes où les particules s’accumulent dans des pièces fermées non ventilées où de nombreuses personnes sont rassemblées pendant une longue période». S’ensuivent, dans l’avis du HCSP, quelques études de cas qui ont «décrit la survenue de contaminations par le virus Sars-CoV-2 de personnes rassemblées dans des espaces clos».

En laboratoire, en hôpital, en général

Dans cet avis, le HCSP recense donc des études qui vont dans le même sens : une transmission aéroportée du Sars-CoV-2 est possible. Mais elle n’est pas possible dans les mêmes proportions, selon les situations.

Ainsi, le Haut Conseil écrit «prendre en compte» deux éléments. D’abord, la lettre ouverte des scientifiques évoquée au début de l’article. Didier Lepelletier, coprésident du groupe de travail permanent Covid-19 du HCSP nous fait remarquer que cette lettre a été écrite par des physiciens, «qui estiment que la dichotomie entre gouttelette et microgouttelette [aérosol] n’est pas pertinente, pour eux tout est aérosol». Qui plus est, poursuit le chef du Service de bactériologie – hygiène hospitalière du CHU de Nantes : ces physiciens «s’appuient sur des modélisations, par exemple en laboratoire, qui ont pour certaines laissé penser que le virus pouvait circuler sous forme d’aérosols».

Deuxième élément considéré par le HCSP pour son avis de cet été : une prise de position du début du mois de juillet de l’OMS. Elle est lisible en intégralité (et en anglais), ou sous une forme résumée (en anglais), nous indique l’Organisation mondiale de la Santé.

«Le virus se transmet-il par aérosols ?» s’interroge l’OMS, qui distingue deux cas de figure. D’une part, en milieu de soins : «Certaines procédures médicales peuvent produire de très petites gouttelettes qui peuvent rester en suspension dans l’air pendant de plus longues périodes [par exemple une intubation ou une extubation]. Lorsque de telles procédures médicales sont effectuées sur des personnes infectées par le Covid-19 dans des établissements de santé, ces aérosols peuvent contenir le virus Covid-19. Ces aérosols peuvent potentiellement être inhalés par d’autres personnes si elles ne portent pas l’équipement de protection individuelle approprié.»

Autre cas de figure, en population générale (hors des hôpitaux) : «Des cas de Covid-19 ont été signalés dans certains lieux fermés, tels que des restaurants, des boîtes de nuit, des lieux de culte ou des lieux de travail où les gens peuvent crier, parler ou chanter. Dans ces cas, la transmission par aérosol, en particulier dans ces lieux fermés où il y a des espaces surpeuplés et insuffisamment ventilés où les personnes infectées passent de longues périodes avec d’autres personnes, ne peut être exclue.» Et l’OMS d’insister (à l’instar du HCSP) : «Des études supplémentaires sont nécessaires de toute urgence pour étudier ces cas et évaluer leur importance pour la transmission de Covid-19.»

Au lendemain de la publication de cet article paraissait une étude de cas dans le Journal of the American Medical Association (Jama). Elle se résume ainsi : «128 personnes ont pris deux bus et assisté à un événement religieux en Chine orientale. Celles qui ont pris un bus avec recirculation d’air et avec un patient atteint de Covid-19 avaient un risque accru d’infection par le Sars-CoV-2 par rapport à celles qui ont pris un autre bus. La transmission par voie aérienne peut expliquer en partie le risque accru d’infection.»

Moins contagieux que la varicelle

«Il n’y a jamais qu’un mode de transmission d’un virus, rappelle Didier Lepelletier, mais il y a toujours un mode préférentiel.» Il peut être manuporté, ou aérien par exemple. Et parmi les modes de transmission aérienne, il y a donc, schématiquement, les gouttelettes et les aérosols. Dans l’état actuel des connaissances (et depuis plusieurs semaines), «les gouttelettes sont un mode de transmission préférentiel par rapport aux aérosols», observe le membre du HCSP.

Plusieurs scientifiques contactés estiment que si les aérosols étaient le vecteur principal du Sars-CoV-2, le R0 (nombre de reproduction initiale) serait beaucoup plus élevé. Comme il est, par exemple, pour la tuberculose pulmonaire ou la varicelle (qui se transmettent par aérosol). Dont le R0 fluctue autour de 10 (soit beaucoup plus que pour le Covid-19).

Dans une récente étude publiée dans le British Medical Journal, les auteurs constatent que le risque qu’une personne sans symptôme (mais qui peut par exemple émettre des aérosols juste en respirant ou en parlant) contamine son entourage dépend à la fois de la densité de personnes, de leur activité et de la ventilation. Cela rejoint ce qu’exprimait le Haut Conseil dans son avis du 23 juillet, selon lequel que «trois conditions favorables sont à retenir concernant la transmission du virus : les conditions de ventilation et de flux d’air ; les conditions de l’atmosphère (basse température, humidité) ; les activités et efforts physiques pratiqués au sein des espaces clos».

Notons que ni le HCSP, ni l’OMS (ni les signataires de la tribune citées plus haut) ne recommandent explicitement le port du masque hors de ces situations (par exemple en général, dans la rue). Reste que les spécialistes de ces sujets aimeraient voir les études se développer pour mieux cerner les modes de transmission de ce virus.

En résumé : les aérosols ne semblent pas être le mode de transmission préférentiel sur Sars-CoV-2. Toutefois, certaines observations en hôpital ou dans des laboratoires laissent penser qu’il peut y avoir une transmission aéroportée, sans qu’il n’y ait de consensus sur le risque ou la probabilité qu’elle survienne. En population générale, il n’y a pas de preuves ni de mesure scientifique du risque de transmission aéroportée, mais ce risque est probable selon la communauté scientifique, et il est d’autant plus important dans des milieux mal aérés ou en extérieur cas de grands rassemblements. D’où une incitation, dans ces conditions, à porter le masque en milieu clos, au titre du principe de précaution.

Edit le 2 août : ajoute mention de l’étude parue dans le Jama

 


Fabien Leboucq

 

 

Source: (1) Covid-19 : que sait-on aujourd’hui de la transmission du virus par aérosols dans les espaces clos ? – Libération