L’école, un nid à Covid-19? | Le HuffPost

SCIENCE – Le 29 octobre, le premier ministre Jean Castex dévoilait les modalités du nouveau confinement censé endiguer la deuxième vague de Covid-19 qui déferle sur la France. Avec des restrictions adaptées “sur deux points essentiels, l’école et le travail”. Était-ce une erreur?

Ce vendredi 6 novembre, Europe 1 affirme que le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, a écrit dans une note confidentielle qu’avec le reconfinement actuel, un plateau “haut et prolongé” de cas (et donc de décès) va être atteint. La faute, notamment, aux établissements scolaires et services publics restés ouverts, selon le numéro 2 du ministère.

Quelques heures plus tôt, le ministère de l’Éducation a justement durci le protocole sanitaire dans les lycées. Jean-Michel Blanquer a annoncé jusqu’à 50% de cours à distance pour faire face à l’aggravation de l’épidémie de coronavirus. Lors de l’annonce du confinement, c’est le masque obligatoire dès 6 ans, contre 11 ans depuis la rentrée, qui était mis en place.

Pourquoi prendre ces mesures seulement maintenant? Pourquoi réduire la présence uniquement pour les lycées? S’il y a évidemment beaucoup à dire sur la préparation de la deuxième vague par le gouvernement, il faut avant tout rappeler que le lien entre Covid-19 et école est un sujet très épineux. Les effets désastreux d’un manque d’éducation sont très bien connus et documentés. Mais l’impact de l’ouverture des écoles est lui plus compliqué à établir. La contagiosité des enfants fait débat dans le milieu scientifique depuis le mois de janvier. Et si notre connaissance a bien progressé, même les chercheurs sont encore divisés.

Les enfants aussi sont touchés par le Covid-19

Les maladies respiratoires classiques sont souvent très répandues chez les plus jeunes. C’est donc avec surprise que l’on a vu, au début de la pandémie de coronavirus, une quasi-absence de mineurs positifs. Depuis, heureusement, des dizaines d’études ont pu être publiées sur la question des enfants, du Covid-19 et de l’école. On sait que les plus jeunes peuvent être contaminés. On sait qu’ils peuvent contaminer. On sait également qu’ils ont souvent des symptômes très légers, voire être asymptomatiques (ce qui explique qu’on ne les ait pas détectés au début).

Mais alors que pour la grippe, les écoles font partie des lieux qui permettent à une épidémie d’exploser, on ne sait pas si c’est le cas pour le coronavirus. Il n’y a pas de consensus. Pour schématiser, deux thèses s’affrontent. Soit les jeunes sont peu contaminés et s’il peut y avoir des cas dans des établissements scolaires, ce n’est pas là que le coronavirus va devenir incontrôlé. Soit les rassemblements de nos têtes blondes sont des bombes à retardement pour l’épidémie que l’on n’a pas vues venir, notamment car les écoles ont été fermées lors de la première vague dans la plupart des pays.

Pourtant, de nombreuses études ont été publiées. Mais les récentes analyses tentant de faire le bilan de ces études ne tombent pas vraiment d’accord. Certaines (comme celle de l’épidémiologiste Zoë Hyde ou du collectif de médecins et chercheurs “Du côté de la science”) concluent plutôt à un risque de contamination et à une contagiosité des enfants égale à celle des adultes. D’autres (comme celle réalisée par plusieurs pédiatres américains, ou cette méta analyse publiée le 29 octobre par trois épidémiologistes dans le Journal of infectious diseases) estiment que les enfants sont moins contagieux. Ou plus exactement que la contagiosité augmente avec l’âge, ce qui change tout.

Petits et grands écarts

Car une des sources principales de ce grand flou autour des enfants concerne avant tout leur âge. Certaines études comparent les moins de 18 ans aux adultes. D’autres font des classes d’âge de 0 à 4 ans, de 5 à 8, de 0 à 11, de 12 à 16. Logique: cela dépend à la fois de la méthode choisie, mais aussi des données démographiques disponibles et des différentes classes d’âges dans les écoles dans chaque pays.

D’un côté, les tenants d’une moindre contagiosité des plus jeunes rappellent que parler des “enfants” et englober tous les mineurs est un non-sens. Dans la méta analyse évoquée plus haut, les chercheurs ont analysé de nombreuses études visant à savoir à quel point une personne en contaminait d’autres. “Plusieurs études suggèrent que l’infectiosité augmente quelque peu avec l’âge”, précise l’étude. Mais surtout, que les enfants de moins de 10 ans ont “significativement” moins de risque d’être contaminés.

En Inde, par exemple, où des milliers de cas contacts ont été testés, s’il y avait une forte proportion de jeunes, le taux d’incidence est en réalité bien plus faible chez les 0 à 4 ans (6,3 pour 10.000) et chez les 5-17 ans (12,7) que chez les adultes (environ 40). La Grande-Bretagne a également réalisé des campagnes de dépistage par PCR aléatoires dans sa population, rappelle Alasdair Munro, pédiatre et spécialiste des maladies infectieuses. Du 21 août au 1er octobre, alors que la deuxième vague débute, les moins de 11 ans sont très peu contaminés. Pour les 17-24 ans, par contre, ce n’est pas la même chose. Ils sont au dessus de la moyenne.

Études contradictoires

“Il semble que ce que les petits sont à la grippe, les jeunes adultes le sont au Sars-Cov2”, explique Alasdair Mundo. Pour la tranche d’âge de 12 à 16 ans, les résultats sont plus indécis, entre les deux. Dans un plus récent sondage analysant la période du 12 septembre au 23 octobre, la forte contamination des 17-24 ans est toujours aussi claire, mais les 12 à 16 ans sont de plus en plus nombreux à être contaminés. Les infections chez les moins de 11 ans augmentent également, de manière similaire à ce qui se passe sur l’ensemble de la population.

Il pourrait y avoir une explication biologique à cette différence d’âge. Dans une étude publiée en mai, des scientifiques se sont rendu compte que les récepteurs sur lesquels le coronavirus se fixe pour infecter les cellules humaines (ACE2) étaient proportionnels à l’âge. En clair, plus on grandit, plus on développerait ces récepteurs.

Pour autant, la crainte d’un biais est encore là. “Les jeunes enfants sont peu symptomatiques donc peu testés. Il y a également une aversion à l’écouvillon dans le nez, donc on va faire un seul prélèvement. Les PCR chez les enfants ne sont pas vraiment comparables à celles des adultes”, précise au HuffPost Michaël Rochoy, médecin généraliste, co-fondateur du collectif Stop-Postillons et co-auteur de l’article du collectif “Du côté de la science”. Il note d’ailleurs que dans les études sérologiques, la différence entre adulte et enfants est bien moins claire. Mais ces études ont aussi leurs biais, rappellent les auteurs de la méta-analyse.

L’école, cause ou conséquence?

On retrouve ce débat quand on essaye d’analyser le rôle des écoles dans la pandémie. Le collectif “Du côté de la science” rappelle qu’en Suède, où les écoles sont restées ouvertes, le taux de positivité des enfants est proche des adultes. Une étude publiée le 22 octobre analysant l’impact des mesures prises dans 131 pays conclut également que la réouverture des écoles a tendance à entraîner une hausse de l’épidémie. Mais il est difficile de séparer cela de la levée d’autres restrictions.

De plus, la majorité des foyers ont été détectés dans des écoles secondaires (l’équivalent des collèges et lycées), rappelle l’étude publiée dans le Journal of infectious diseases. “La question de faire une différence entre maternelle/primaire et collège/lycée peut se poser, du fait des données disponibles, mais celles-ci, encore une fois, sont peu claires”, estime Michaël Rochoy.

Le débat sur les écoles est similaire à celui de l’oeuf et de la poule: les écoles créent-elles les foyers ou sont-elles nourries par un virus déjà très implanté sur le territoire? Il y a par contre une chose sur laquelle la plupart des auteurs s’accordent: par temps de pandémie, l’école doit s’adapter. Et ce avant qu’il ne soit trop tard.

Des mesures de restrictions nécessaires

“La distanciation sociale, la réduction des effectifs en classe, un dépistage massif, une quarantaine des cas contacts et le port du masque” sont nécessaires, estime la méta-analyse. Qui cite un exemple parlant: en Allemagne, où des mesures de restriction importantes sont en place, peu de foyers ont été repérés dans les écoles. Et la majorité concernaient des cas touchant les professeurs.

Zoë Hyde va plus loin, en recommandant le même type de mesures quand la circulation du virus est faible, mais dans une situation de forte propagation, les écoles doivent fermer et les cours se faire en ligne.

Et en France aujourd’hui? “Je ne pense plus que ce soit une question sanitaire, mais politique. Le confinement actuel est insuffisant, Jérôme Salomon a raison. Il faut maintenant hiérarchiser ce qui est dispensable”, affirme Michaël Rochoy. “Le plus important à mon sens est de maintenir autant que possible les écoles, notamment les primaires et maternelles au vu des données dont on dispose, même si elles sont possiblement biaisées.” Mais est-ce encore possible au vu de la situation?

L’amélioration du protocole sanitaire mis en place par Jean-Michel Blanquer va dans le bon sens. Mais pour le co-fondateur du collectif Stop-Postillons, cela arrive bien trop tard. “Nous avons proposé ces méthodes de prévention dès le mois d’août: masques, limitation des effectifs, etc. Mais maintenant, avec la vague actuelle, c’est trop tard. Oui cela va marcher, mais ce qu’on veut aujourd’hui, ce n’est pas quelque chose qui marche. On veut quelque chose qui fonctionne du tonnerre pour éviter un plateau de mortalité qui s’annonce terrible.”

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Source: L’école, un nid à Covid-19? Pourquoi nous n’avons toujours pas la réponse | Le HuffPost

Port du masque obligatoire dès 6 ans : une «bonne nouvelle» pas toujours facile à appliquer – Libération

«C’est une bonne nouvelle», se réjouit Michaël Rochoy, généraliste à Outreau (Pas-de-Calais) et cofondateur du collectif Stop postillons, après l’annonce du port du masque à l’école dès 6 ans, par le Premier ministre Jean Castex à partir de la rentrée de lundi 2 novembre. «Le gouvernement a préféré qu’on soit au pied du mur pour prendre cette décision alors que si ça avait été fait dès le mois de septembre, ça aurait permis d’aplatir la courbe de l’épidémie», regrette toutefois le médecin. Si les enfants de moins de 10 ans peuvent être contaminés par le Covid-19, ils sont majoritairement asymptomatiques et développent rarement des formes graves. Mais sont-ils contagieux ? «Les enfants de moins de 11 ans le sont tout autant que les adolescents ou les adultes», affirme Michaël Rochoy, s’appuyant notamment sur une grande étude de tracing menée en Inde et publiée dans la revue Science : elle conclut que les enfants pourraient bien être des acteurs clés dans la diffusion de la maladie. «Laisser les enfants sans masque en primaire, ça aurait été saboter le confinement puisqu’ils peuvent ramener le virus dans les foyers», ajoute Elisa Zeno, cofondatrice du collectif Ecoles et familles oubliées.

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La question de leur contagiosité divise toujours beaucoup la communauté scientifique. Certains chercheurs affirment que les enfants transmettent beaucoup le virus, quand d’autres disent qu’ils sont au contraire très peu contaminants. «Les enfants sont peu porteurs, peu malades et peu contagieux entre eux et envers les adultes, insiste Fabienne Kochert, présidente de l’Association française de pédiatrie ambulatoire (Afpa). Moins contagieux ne veut pas dire pas contagieux du tout donc si le virus circule davantage sur tout le territoire, on peut avoir un petit plus de clusters dans les écoles», reconnaît la pédiatre. Rémi Salomon, chef du service pédiatrie Necker, est du même avis et ajoute : «Il faut prendre un maximum de précautions pour que les enfants ne transmettent pas le virus, ne le ramènent pas à la maison.»

Difficultés dans les apprentissages

Du côté des enseignants, le port du masque dès le primaire rassure, même si, dans les faits, ce ne sera pas toujours simple à appliquer. «A 6 ans, les enfants ont tendance à manipuler beaucoup de choses, observe Philippe Descottes, enseignant dans une école primaire à Rennes. Ceux qui le portent déjà volontairement à partir du CM1 le manipulent régulièrement. Donc pour les plus petits, ce sera loin d’être évident.» Autre difficulté soulevée, celle liée aux apprentissages. Les élèves ont déjà parfois du mal à entendre leurs professeurs masqués, un problème de compréhension qui ne s’arrangera pas quand tout le monde sera logé à la même enseigne. «Une énorme partie des apprentissages se fait dans le dialogue avec les autres élèves et les enseignants, donc là, les interactions vont être bridées, remarque Eva, pofesseure des écoles en zone REP à Paris. Ce sera aussi un obstacle quand ils devront lire à voix haute et ce sera globalement compliqué pour le langage oral.» Les enseignants s’interrogent également sur la fourniture de ces masques. Si le ministère de l’Education ne prévoit rien, les familles les plus modestes ne pourront pas équiper leurs enfants correctement. «Certains portent déjà le même masque plusieurs jours de suite», relève Eva.

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Dans son ensemble, le monde éducatif ne s’oppose pas au port du masque dès l’âge de 6 ans mais tout le monde s’accorde à dire que ça ne doit pas être la seule mesure, loin de là, pour renforcer le protocole sanitaire et assurer la sécurité des élèves, comme celle du personnel.

 


Cécile Bourgneuf

 

 

Source: Port du masque obligatoire dès 6 ans : une «bonne nouvelle» pas toujours facile à appliquer – Libération

Reconfinement : les élèves porteront le masque dès le CP

Reconfinement : les élèves porteront le masque dès le CP

Depuis le début de l’épidémie, la contamination des plus jeunes est au cœur de controverses scientifiques. Cette fois, le gouvernement conditionne le retour en classe à un port élargi du masque.

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Reconfinement : les élèves porteront le masque dès le CP 

Dans une école à Monaco, le 7 septembre. Le port du masque sera obligatoire dans les écoles à partir de l’âge de 6 ans.
JEAN FRANÇOIS OTTONELLO/NICE MATIN/MAXPPP

Depuis le début de la crise sanitaire, la question de la vulnérabilité des enfants au Covid-19 fait figure de serpent de mer : sont-ils super-contaminateurs ? Doivent-ils être masqués ? Une nouvelle étape dans le débat vient d’être franchie, ce jeudi 28 octobre, avec l’annonce faite par le gouvernement que l’ouverture des crèches, écoles, collèges et lycées à partir du lundi 2 novembre serait conditionnée au port du masque en continu par tous les élèves, dès le CP.

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Ce nouveau compromis sera-t-il de nature à réconcilier les positions a priori opposées de certains médecins ? « Dans un premier temps, comme personne ne connaissait le virus et que l’on a pensé que les enfants étaient plus souvent asymptomatiques que les autres, on a fermé les écoles », rappelle le docteur Michaël Rochoy, médecin généraliste membre du collectif Stop Postillons.

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L’idée était de protéger les plus jeunes, mais aussi, par ricochet, le personnel et les familles. Fermer les écoles était vu comme un bon levier pour freiner la circulation du virus.

Pour le masque, même mal porté !

Pourtant, dès le mois d’avril, les pédiatres sont montés au créneau pour dénoncer des mesures plus néfastes qu’utiles pour les enfants eux-mêmes. Ils ont notamment fait valoir que très peu d’entre eux développent des formes sévères de la maladie et qu’ils ne seraient pas les super-contaminateurs longtemps suspectés. De fait, seuls 12 enfants de moins de 10 ans sont actuellement hospitalisés en réanimation.

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Ces pédiatres s’alarmaient plutôt des dégâts que le confinement et l’absence de scolarisation ont fait peser chez leurs jeunes patients : hausse des violences intrafamiliales, décrochage scolaire des plus vulnérables, etc. Ils appelaient donc à un retour le plus rapide possible en classe, et sans masque. Une position relayée au sein du gouvernement par le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer.

À la veille du reconfinement, un nouvel équilibre a finalement été trouvé. Lundi, les enfants reviendront tous en classe, mais masqués. La mesure satisfait notamment le collectif « Stop postillons ». Le masque serait, selon Michaël Rochoy, une bonne mesure, quand bien même il ne serait pas toujours porté dans les règles de l’art. « On sait très bien que seuls les plus grands vont le mettre correctement. Mais ce n’est pas si grave. Déjà cela devrait limiter la contamination entre élèves », affirme-t-il.

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 Source: Reconfinement : les élèves porteront le masque dès le CP

Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ? – Libération

Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ?

Didier Raoult à l'Assemblée nationale le 24 juin.
Didier Raoult à l’Assemblée nationale le 24 juin.Photo Thomas Coex. AFP

Le directeur de l’IHU Méditerranée a effectivement cosigné plus de 3 000 articles et études. Ce qui ne veut pas dire qu’il les a «écrits».

Question posée par Thomas le 16/09/2020

Bonjour,

Nous avons raccourci votre question, qui était formulée ainsi : «Le Pr Raoult dit-il vrai lorsqu’il affirme avoir “écrit 3500 publications internationales” ? Cela fait beaucoup pour un seul homme. Si le chiffre surprend, est-ce que l’on sait par ailleurs si le fait de signer signifie qu’il a réellement travaillé dessus ? Merci.»

Vous faites référence aux déclarations de Didier Raoult lors de son audition, ce mardi 15 septembre, par la commission d’enquête sénatoriale sur la gestion de la crise sanitaire du Covid-19. Voici les propos exacts du directeur de l’IHU Méditerranée Infection : «Je vous le dis très solennellement et après avoir juré de ne dire que la vérité : je n’ai jamais fraudé de ma vie. J’ai écrit 3 500 publications internationales, je n’en ai jamais rétracté aucune. Alors bien entendu, sur 3 500, il y a eu des erreurs qui sont passées, il y a une fille qui me traque depuis que je suis célèbre, qui a réussi à trouver 5 erreurs sur 3 500 publications. Il y en a probablement beaucoup plus que ça, j’estime qu’il y a entre 2 et 4% d’erreurs dans les papiers que j’ai faits. Je ne suis qu’un pauvre humain, je fais des erreurs comme tout le monde.»

Un rythme «proprement phénoménal»

L’affirmation du Professeur Raoult sur les «3 500 publications» – comprendre études scientifiques – qu’il aurait «écrites» a été largement commentée sur les réseaux sociaux. A l’instar de la journaliste du Point, Géraldine Woessner, plusieurs internautes ont rapidement calculé que cela correspondrait à «une [publication] tous les quatre jours, sans discontinuité, au long de quarante ans de carrière». Un rythme «proprement phénoménal», commente-t-elle dans son tweet, largement partagé. En se rendant sur les différents sites de recensement de publications scientifiques, force est de constater que le chiffre de 3 500 études mentionnant Didier Raoult parmi les auteurs est probable. Si l’on compte «seulement» 72 articles de lui sur Expertscape – site à l’algorithme tenu secret sur lequel Didier Raoult est référencé comme meilleur expert français de son domaine – on trouve 1 743 publications sur ResearchGate, 1 868 résultats sur Pubmed, le plus officiel, ainsi que 3 149 documents sur Scopus.

Les résultats de chaque plateforme ne sont pas à ajouter les uns aux autres : la majorité des études sont référencées sur plusieurs sites, puisqu’ils partagent les données des mêmes six ou sept principales revues scientifiques. La base de données Scopus en référence davantage car elle est tenue par Elsevier, éditeur des revues New Microbes and New Infections et International Journal of Antimicrobial Agents (Ijaa). Deux revues où plusieurs membres de l’IHU Méditerranée Infection siègent au comité éditorial, acceptant pratiquement sans délai de vérification chaque publication du Pr Raoult, qui en est donc le principal contributeur, comme l’expliquent Yves Gingras et Mahdi Khelfaoui, professeurs à l’Université du Québec à Montréal (Uqam) dans une étude sur les revues scientifiques publiée sur le site The Conversation. En considérant que certaines publications mentionnant Didier Raoult en auteur ont pu passer entre les mailles du recensement en ligne, l’ordre de grandeur de 3 500 publications donné par Didier Raoult est tout à fait plausible.

Publications cosignées, oui, écrites, non

Toujours sur Scopus, on constate que Didier Raoult est coauteur de plus d’une centaine d’articles par an : il cumule jusqu’à 228 publications sur la seule année 2016. Le site recense déjà 118 publications de Didier Raoult en 2020, soit une publication tous les deux ou trois jours depuis le début de l’année. La découverte du Sars-COV-2 et la crise du Covid-19 ont évidemment donné matière aux chercheurs, et les publications se sont multipliées dans les instituts et laboratoires du monde entier. Or certains internautes soulignent que l’activité médiatique – les nombreuses interviews et conférences comme les vidéos sur Youtube – du Professeur Raoult ces derniers mois a dû lui laisser bien peu de temps pour rédiger des études approfondies, tout en étant aussi au chevet de ses patients.

«Chaque champ de recherche a ses spécificités, explique-t-on du côté de l’équipe de Didier Raoult. En biologie, celui qui exécute est premier auteur et celui qui dirige est dernier auteur. Ces articles, ce sont des recherches que Didier Raoult dirige. C’est assez classique. Il relit l’article, il fait des corrections, parfois il peut écrire des passages. La seule règle c’est d’avoir participé à la recherche.»

Mais déjà en 2016, le biologiste et journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis s’interrogeait dans son livre Malscience : de la fraude dans les labos, à propos des records du monde du professeur Raoult. «Comment croire qu’un scientifique puisse participer réellement à des recherches débouchant sur quasiment une publication par semaine ?» questionnait-il. Plus récemment, une tribune intitulée «Halte à la fraude scientifique», publiée dans Libération, visait sans le nommer l’infectiologue marseillais. «Il est anormal que des directeurs d’équipes de recherche cosignent des publications dont le nombre rend impossible le fait qu’ils y aient réellement participé», affirmait le texte signé par un collectif de plusieurs centaines de scientifiques, chercheurs, et professionnels de santé.

Comme un «un réalisateur qui aurait fait 3 500 films»

«Dire qu’un scientifique a écrit 3 500 publications au cours de sa carrière est aussi ridicule que prétendre qu’un réalisateur a fait 3 500 films. Ce sont les mêmes délais : plusieurs mois voire un an, minimum», compare le docteur Michaël Rochoy, ancien chef de clinique des universités à Lille, lui-même auteur de plusieurs publications en médecine générale. «Il y a des délais qui sont incompressibles, un article prend en général plusieurs mois.» 

Les étapes, depuis le choix d’une question de recherche jusqu’à la publication de l’étude, sont a minima «faire une revue bibliographique sur le sujet, définir une méthodologie, recueillir un accord de comité d’éthique si besoin, recueillir les données et faire les analyses statistiques, comparer les résultats à la littérature, détailler les forces et limites de l’étude, conclure, écrire l’article, le soumettre à une revue, attendre la relecture, les corrections, la relecture», décrit le médecin. «Donc même avec le rythme de production d’un Spielberg, et même s’il a indéniablement consacré sa vie à la recherche, on ne peut envisager qu’il ait, comme il le dit, “écrit” lui-même ces études», détaille-t-il à CheckNews après avoir exposé son incrédulité sur Twitter. Selon lui, Didier Raoult «doit probablement avoir une contribution plus symbolique que réelle sur un grand nombre d’articles, c’est ce qu’on appelle être un auteur fantôme». Son nom aurait donc été systématiquement ajouté aux travaux de tous les collaborateurs et nombreux doctorants accueillis par l’IHU Méditerranée Infection.

Une théorie validée par le Professeur Roger Salamon, épidémiologiste et biostatisticien, ancien président du Haut Conseil de la santé publique et premier signataire de la tribune «Halte à la fraude scientifique». «Les signatures automatiques par le chef de laboratoire sont une pratique bien connue, explique-t-il à CheckNews. Si j’avais signé tous les papiers qui sortaient de mon Institut [l’Isped, Institut de santé publique, d’épidémiologie et de développement, ndlr] depuis trente ans, je n’aurais pas moins de 3 500 publications à mon actif, moi aussi.»

Pour le professeur Hervé Maisonneuve, médecin de formation devenu expert en intégrité scientifique, référent sur le sujet pour la faculté de médecine Paris-7, et derrière le blog «Rédaction médicale et scientifique», le volume de publication du PRaoult est effectivement incompatible avec le travail attendu d’un auteur. Celui-ci est détaillé dans les recommandations de l’ICMJE (International Commitee of Medical Journal Editors), qui font office de règlement déontologique dans le milieu. Elles déterminent que l’attribution de la qualité d’auteur doit reposer sur quatre critères cumulatifs. A savoir la «contribution substantielle à la conception ou aux méthodes de la recherche», la «rédaction préliminaire de l’article ou sa révision critique», «l’approbation finale de la version à publier» et «l’engagement à assumer l’imputabilité pour tous les aspects de la recherche».

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«Le rythme de ses publications rend impossible qu’il coche les deux premiers critères», estime Hervé Maisonneuve. Nathan Peiffer-Smadja, coordinateur du Réseau des jeunes infectiologues français (Réjif), acquiesce et rappelle un événement datant de 2012, énième preuve selon lui de l’implication toute relative du professeur Raoult dans certaines de ses publications. En 2006, Elisabeth Bik – la «fille qui traque» Didier Raoult selon les mots de ce dernier, chercheuse émérite ayant consacré sa vie à la lutte contre la fraude scientifique – a mis en lumière de graves erreurs dans des articles signés par Didier Raoult. Il a alors été interdit de publications dans toutes les revues scientifiques de l’American Society for Microbiology (ASM) pendant un an, «une sanction jamais vue dans l’histoire», commente Nathan Peiffer-Smadja. Lorsque l’affaire est révélée dans le magazine Science, six ans plus tard, l’infectiologue marseillais se dit «victime collatérale d’une sanction collective», comme le rappelle cet article de For Better Science. Il réclame un droit de réponse et déclare pour sa défense : «Je n’ai pas chapeauté ce papier et je n’ai même pas lu la dernière version.»

Points Sigaps et millions d’euros

Le professeur Roger Salamon tempère néanmoins : «On ne peut pas attaquer le professeur Raoult sur ça : c’est discutable, mais ce n’est pas illégal, et il n’est pas le seul à le faire.» Les accusations ne sont donc pas pour l’infectiologue, dont il dit apprécier la personnalité au demeurant, mais pour le «fonctionnement bancal du système de reconnaissance de la recherche» par l’Etat. Mêmes critiques de la part de Nathan Peiffer-Smadja : «Le système de publication est un gros problème en France, qui dépasse Raoult», concède-t-il, bien qu’il considère que ce dernier a littéralement «professionnalisé» une pratique qui consiste à gonfler son nombre de «points Sigaps».

Sigaps pour «Système d’interrogation de gestion, d’analyse des publications scientifiques». Depuis 2006, en France, cet outil de bibliométrie est utilisé pour calculer une partie de l’enveloppe annuelle accordée par le ministère aux centres hospitaliers universitaires (CHU) et à quelques autres centres liés à la recherche biomédicale, soit 78 établissements au total, explique le Monde. En prenant en compte le rang de signature de l’auteur et la notoriété de la revue, un certain nombre de points est attribué à chaque chercheur, pour chaque publication. Ces points Sigaps servent ensuite de base au ministère de la Recherche pour allouer des subventions publiques aux établissements : la «note» d’un établissement est la somme des notes de ses chercheurs, praticiens et professeurs.

Dans une interview à Marsactu, en 2018, Didier Raoult annonçait rapporter «11 millions d’euros par an» aux hôpitaux publics de Marseille, auquel son IHU est rattaché. Selon le magazine local, l’infectiologue pèserait pour «25% des crédits de recherche attribués à l’AP-HM».

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C’est le volume – et non la qualité – des publications qui compte, avancent tous nos interlocuteurs. «Il y a un vrai enjeu financier, on est poussé à publier beaucoup pour avoir un maximum de points, affirme Nathan Peiffer-Smadja. Pour l’argent mais aussi, dans le secteur de la médecine, parce qu’ils permettent d’être nommé professeur ou maître de conférences» par le Conseil national des universitaires (CNU). Roger Salamon confirme : «Ce fonctionnement dessert ceux qui ont un minimum de respect pour les signatures : au-delà de l’inélégance, le problème, c’est l’inégalité.»

«C’est bien pour ça qu’il n’y a ni contrôles ni changements, personne ou presque ne dénonce ce système, continue le PMaisonneuve. Les publications, donc les points, permettent d’avoir de l’argent et d’être promu, cela influence les comportements, même des plus critiques.» L’Académie des sciences avait d’ailleurs déploré les dérives de ce système dans un rapport en 2011.

Les équipes de Didier Raoult insistent de leur côté sur le fait que ni le professeur ni son IHU ne touchent directement les sommes en question : «Ces scores Sigaps permettent d’évaluer le niveau de recherche des hôpitaux, ils entraînent le versement d’une enveloppe financière aux CHU. Il n’y a aucun fléchage particulier qui se fait vers un pôle ou une équipe de recherche en particulier. Didier Raoult et l’IHU n’ont donc aucun intéressement particulier à avoir un score Sigaps élevé.»

Cordialement

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le CFPJ pour le journal d’application de la promotion 53.

 


Mathilde Roche

 

 

 Source: Didier Raoult a-t-il vraiment signé «3 500 publications internationales» dans sa carrière ? – Libération