Allègement du télétravail : la mesure qui inquiète les médecins

La ministre du Travail Elisabeth Borne a annoncé que “ceux qui en expriment le besoin” pourront revenir au travail un jour par semaine dès le 7 janvier.

L’assouplissement du télétravail a du mal à passer chez les médecins. Elizabeth Borne a annoncé que les salariés “qui en expriment le besoin” pourront revenir sur leur lieu de travail un jour par semaine, à partir du jeudi 7 janvier. Une annonce qui met fin au télétravail obligatoire, mis en place fin octobre pour lutter contre la deuxième vague de Covid-19.

Argument avancé par la ministre du Travail, Elizabeth Borne : “Lutter contre l’isolement de certains salariés”. Interrogée dans le JDD, la ministre expliquait que “plus de six salariés sur dix en télétravail à 100 % depuis novembre souhaitent revenir dans l’entreprise au moins une journée par semaine”.

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“Le plus grand risque est à la cantine”

“L’idée de casser l’isolement des salariés est bonne, mais organiser le retour au travail sans prendre aucune mesure particulière, ce n’est pas normal”, déplore Matthieu Calafiore, médecin généraliste et directeur du département de médecine générale de la faculté de Lille.

Pour lui, un retour au bureau, même partiel, doit s’accompagner d’une adaptation du protocole sanitaire. “Le risque le plus important n’est ni dans les transports, ni au poste de travail, mais lors des temps de pause, quand on enlève son masque pour boire un café ou manger. Il faudrait strictement encadrer ces moments de convivialité, en évitant à tout prix les brassages de salariés à la cantine. L’idéal est de manger seul à son bureau”, nous explique Matthieu Calafiore.

“On a fermé les restaurants en raison du risque, il y a une incohérence totale”

D’autant qu’une telle mesure pourrait ne pas être comprise par les Français. “On a fermé les restaurants car les repas sont des moments à risque élevés de contamination. Ce n’est pas pour envoyer les salariés au travail, où ils mangent ensemble. Il y a une incohérence totale” renchérit Michaël Rochoy, médecin généraliste et cofondateur du collectif Stop-Postillons.

Le médecin généraliste déplore surtout le message envoyé par les autorités : “Le gouvernement va donner l’impression que ça va mieux avec cette idée de relâchement du télétravail, alors qu’il faudrait au contraire renforcer les mesures”, plaide Michaël Rochoy, qui met en parallèle cette décision avec la situation chez nos voisins européens.

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“Cela va à contre-sens”

“Le Royaume-Uni se confine totalement, l’Allemagne prolonge ses restrictions, et la France allège le télétravail ? Cela va à contre-sens”, déplore le médecin généraliste qui redoute les conséquences de ce retour au travail. Un avis largement partagé par d’autres médecins sur les réseaux sociaux, après cette décision qui suscite une large incompréhension.

Si le retour au bureau se fait dès le 7 janvier, comme le permet le ministère du Travail, “les contaminés du Nouvel an seront encore contagieux. Sans oublier les parents qui peuvent avoir été contaminés par leurs enfants depuis la rentrée du 4 janvier. Vous imaginez le nombre de personnes potentiellement contaminées à cause de cette décision ?” illustre le docteur Matthieu Calafiore.

“Le gouvernement fait l’inverse des recommandations du Conseil scientifique”

L’idée d’alléger le télétravail, si elle vient d’être officialisée, remonte pourtant au mois de décembre. Le 14 décembre, Elizabeth Borne évoquait cette piste à l’AFP, et donnait rendez-vous début janvier “si la situation le permet”. Deux jours avant cette annonce, le conseil scientifique préconisait pourtant pour le mois de janvier “un recours privilégié au télétravail quand il est possible”, dans son avis rendu le 12 décembre.

“Cela renforce l’impression que le gouvernement prend les décisions inverses aux recommandations du conseil scientifique”, remarque Matthieu Calafiore. D’autant que depuis l’annonce d’Elizabeth Borne, le 14 décembre, la situation a évolué.

La crainte de salariés ‘fortement incités’ à revenir au bureau

“Depuis, le nouveau variant, plus contagieux, est apparu, il a été identifié en Île-de-France, la situation s’aggrave chez nos voisins, mais Elizabeth Borne maintient quand même sa décision. C’est aberrant. Qu’on ne s’étonne pas d’une flambée des cas d’ici fin janvier”, craint le directeur du département de médecine générale de la faculté de Lille.

Mahmoud Zureik, praticien Hospitalier en épidémiologie et en santé publique, déplore la capacité d’Elizabeth Borne à être “systématiquement à contre courant”.

Si les médecins comprennent l’idée d’aider les salariés à rompre l’isolement dû au télétravail, ils craignent les dérives. “C’est sur la base du volontariat. Mais qui va contrôler si des patrons ne mettent pas la pression aux salariés pour qu’ils reviennent sur place, en ‘incitant fortement’ les salariés à revenir ?”, redoute Matthieu Calafiore.

À l’étranger, le télétravail perdure

Une crainte à laquelle adhère Michaël Rochoy. Médecin généraliste. Il constate que certains de ses patients, qui présentent pourtant un profil à risque, continuent déjà à aller travailler. “J’ai des patients qui travaillent dans la banque, dans l’administration, qui souffrent de pathologies respiratoires, et à qui les patrons demandent déjà de venir travailler. Alors si le télétravail n’est plus obligatoire, les dérives pourraient se multiplier”.

Le Royaume-Uni, qui vient d’enregistrer plus de 60 000 contaminations en 24 heures, encourage fortement le télétravail, alors qu’un nouveau confinement vient d’être mis en place. En Allemagne, où les restrictions sont prolongées, les employeurs sont incités à privilégier coûte que coûte le télétravail.

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