« Admettre l’ampleur de l’épidémie de Covid-19 pour poser la question démocratique »

Tribune. Depuis le 29 octobre, la France est à nouveau confinée. Comme pour le confinement national du 17 mars, le pays a été pris de court par l’annonce. Pourtant, au vu des décisions politiques prises depuis juillet, celle-ci semblait inéluctable à toutes celles et tous ceux, dont le conseil scientifique, qui analysent l’épidémie avec des outils autres que leur idéologie ou leur propre intérêt. Le reconfinement signe un double échec, celui du contrôle de l’épidémie, mais aussi celui du débat démocratique, qu’il est urgent d’ouvrir.

Tant que la population ne sera pas immunisée, un relâchement des interventions non pharmaceutiques (port du masque, gestes barrières, télétravail…) conduira à un redémarrage de l’épidémie. Ce redémarrage s’est produit en France courant juillet. Les modèles faisaient craindre qu’il ne se manifeste plus tôt, mais la fermeture des écoles et le télétravail massif du mois de juin l’ont retardé. En juillet-août, télétravail, restrictions de déplacement, distanciation physique : à part le port du masque, presque toutes les précautions ont été abandonnées, atténuées heureusement par l’été et la vie au grand air, qui dilue les particules virales.

Culpabilisation individuelle

La rentrée de septembre a été marquée par la continuation de l’insouciance de l’été. Le télétravail a été quasiment abandonné, les cantines rouvertes, les transports en commun trop souvent bondés. La reprise dans les écoles s’est faite presque comme avant l’épidémie. Quant aux collèges et lycées ou universités, si le port du masque a été instauré, aucune réflexion sérieuse n’a été faite sur le nettoyage des locaux, leur ventilation, le filtrage de l’air, les temps de restauration collective… ou, tout simplement, le suivi de la propagation du virus (un élève n’étant déclaré cas contact que s’il avait passé plus de trois heures sans masque avec un autre élève testé positif). Le gouvernement s’est contenté d’éteindre le feu quand il était trop visible, comme, par exemple, à Bordeaux et à Marseille en septembre, et de jouer sur la culpabilisation individuelle mais a, finalement, laissé l’épidémie se propager exponentiellement.

Dès le mois d’août, toutes les personnes qui voulaient bien analyser quantitativement les données épidémiologiques de manière honnête voyaient le redémarrage.

Aujourd’hui, les services de soins critiques sont saturés et les premières analyses laissent à penser que la seconde vague épidémique sera aussi meurtrière que la première. Mais, contrairement à mars, impossible de dire qu’on ne savait pas, qu’on n’a pas eu le temps de se préparer. Dès le mois d’août, toutes les personnes qui voulaient bien analyser quantitativement les données épidémiologiques de manière honnête voyaient le redémarrage. Plusieurs équipes ont pointé le risque d’une saturation des hôpitaux en novembre. Même le conseil scientifique a, très officiellement et publiquement, tiré la sonnette d’alarme dès août. Mais, aveuglement ou cynisme, ces alertes n’ont pas été prises au sérieux par le gouvernement ou le président Macron.

Loin des recherches rigoureuses menées dans différents laboratoires et hôpitaux, les médias ont donné la parole, jusqu’à l’écœurement, à divers tribuns plus ou moins scientifiques, le plus souvent sans aucune compétence en épidémiologie des maladies infectieuses ou en modélisation. Toute une claque « rassuriste » s’est relayée pour servir des discours allant de l’incompétence crasse (la deuxième vague était une « aberration épidémiologique ») au complotisme le plus pur (les chiffres de patients en réanimation pour COVID seraient trafiqués), en passant par des prises de position où l’idéologie tenait lieu de doctrine scientifique. Plus leurs analyses et prévisions sont contredites par la réalité, plus ils sont invités à s’exprimer dans les médias. Car si l’exercice illégal de la médecine est puni par la loi, la malscience fait le buzz.

La catastrophe sanitaire actuelle et à venir n’est qu’un des aspects par lesquels notre pays a raté son déconfinement. Car en plus de laisser se propager l’épidémie depuis juillet, le débat démocratique a été complètement étouffé, en partie du fait des médiatiques rassuristes et du fonctionnement ultra-centralisé de la 5ème République. A-t-on débattu des mérites comparés de la stratégie de confinement adaptatif (ou « stop & go » en anglais), telle que maladroitement appliquée par la France, et d’une stratégie de contrôle précoce de l’épidémie, telle que mise eu œuvre par le Japon, l’Allemagne ou encore le Danemark ? Est-il préférable de fermer des lycées ou non ? Et entre une restriction des libertés forte mais ciblée pour les cas Covid et leurs contacts, ou une restriction plus lâche, mais imposée à toutes et tous ? Faut-il plutôt laisser les grandes surfaces ouvertes ou les commerces de proximité ? Dans quelle mesure faut-il avoir recours à une politique autoritaire et répressive ou peut-on, au contraire, compter sur une responsabilisation des personnes ?

De manière assez inaperçue, une question clé a été esquivée : qui va payer ? Évidemment du point de vue économique, mais aussi du point de vue sanitaire, social, psychologique. On sait déjà que l’impact est maximal pour les plus précaires. Sans parler évidemment des équipes hosptialières mobilisées jours et nuits ! Les villes où l’incidence est la plus forte sont celles qui ont le plus grand taux de pauvreté. Dans la société, les plus jeunes sont touchés de plein fouet dans leurs études ou leur entrée dans la vie active, celles et ceux qui occupent les emplois les plus pénibles se retrouvent les plus exposés. Quant aux plus âgés, ils sont à la fois plus affectés par la COVID-19 et par l’isolement. Or les choix politiques faits en France renforcent l’effet social des conséquences de la pandémie et les inégalités se creusent toujours plus.

L’absence de politique sanitaire claire de la France s’explique probablement en partie par une divergence d’opinions au sein de nos élites dirigeantes, qui ignorent voire se méfient du monde scientifique, comme l’ont montré les débats et le contenu de la loi de programmation de la recherche, qui tout en précarisant encore plus le champ entend le mettre au pas. D’aucuns y voient une stratégie du choc, mais la casse des biens publics et la répression battaient déjà leur plein avant l’émergence du SARS-CoV-2. S’il fallait qualifier les décisions prises depuis juillet, il faudrait plutôt parler de facilité et de politique du moindre effort. En effet, une stratégie audacieuse avec des mesures fortes prises dès septembre voire août, en plus de susciter des résistances, aurait obligatoirement ouvert un débat. La catastrophe sanitaire offre cet avantage qu’elle éteint toute discussion ou toute critique. C’était déjà la ligne de M. Macron et son gouvernement lors de la première vague, où ils avaient alors l’excuse de la surprise et de trois décennies de démantèlement des services publics. Cela l’est encore avec cette seconde vague. Il est donc urgent d’imposer ce débat que fuient nos dirigeants dont l’attentisme nous expose, en l’absence d’une implémentation optimale d’un vaccin sûr et efficace, à une troisième vague dont on sait déjà qui en subirait le coût.

Nous, scientifiques, cliniciens et universitaires, travaillant sur les différentes facettes de la pandémie, appelons à la mise en place d’un réel débat national public et démocratique, sur la crise de la COVID-19, qui pourrait prendre la forme d’états généraux ou d’une conférence de consensus, en harmonie avec la communauté internationale et les connaissances scientifiques, tout en impliquant au maximum la société française dans sa diversité. Ces discussions, évidemment organisées avec les outils numériques, devraient être placées sous la responsabilité de personnalités n’appartenant pas au gouvernement, afin de garantir l’indépendance et le suivi des décisions, et ainsi ne pas reproduire le désengagement politique vis à vis des propositions de la convention citoyenne pour le climat. Toutes les mesures les plus à même de contrôler l’épidémie doivent être envisagées, leur efficacité débattue et, surtout, leurs coûts sociaux, économiques, écologiques et sanitaires exprimés aussi précisément que possible. En parallèle, il est impératif d’identifier collectivement les sources de financement pour ces mesures d’urgence.

La crise est planétaire.

Notre réponse démocratique et solidaire doit être à la hauteur.

Premières signatures

Samuel ALIZON (directeur de recherche, CNRS, modélisation en biologie)
Jean-Michel MARIN (professeur, président société française de statistique, Université de Montpellier, modélisation, faisabilité étude par sondages)
Severine CHAUVEL (maîtresse de conférences, UPEC, analyses sociologiques)
Celine SCORNAVACCA (directrice de recherche, CNRS, modélisation, diffusion des savoirs)
Kévin JEAN (maître de conférence, Conservatoire national des Arts et Métiers, épidémiologie, modélisation)
Christian SELINGER (chargé de recherche, IRD, modélisation)
Amaury LAMBERT (professeur, Sorbonne Université, modélisation probabiliste)
Elisabeta VERGU (directrice de recherche, INRAE, membre comité de coordination plateforme MODCOV19)
Laura TEMIME (professeur des universités, Conservatoire national des Arts et Métiers, modélisation)
Mircea T. SOFONEA (maître de conférences, Université de Montpellier, modélisation, analyses de données épidémiologiques)
Yannis MICHALAKIS (directeur de recherche, CNRS, modélisation)
Mohamed EL KHEBIR (médecin, SAMU 60, prise en charge des patients)
Patrick MIROUX (médecin urgentiste, Centre Hospitalier Universitaire d’Angers, soins d’urgence, veille scientifique)
Gérard LAMBERT (médecin journaliste presse spécialisée, LEN Medical, information médicale)
Bruno ANDREOTTI (professeur, Université de Paris – ENS, physique de la dispersion du virus et ventilation)
Jonathan FAVRE (médecin généraliste, ancien chef de clinique des universités, Université de Lille , co-créateur du site stop-postillons.fr)
Bruno CANARD (directeur de recherches, CNRS-Aix Marseille Université, recherche fondamentale)
Virginie COURTIER-ORGOGOZO (directrice de recherche, CNRS-Institut Jacques Monod, Université de Paris, veille scientifique)
Ramsès DJIDJOU-DEMASSE (chargé de recherche, IRD, modélisation)
André GRIMALDI (professeur émérite, CHU Pitié Salpêtrière)
Laure  GRÉGOIRE  (médecin urgentiste, Samu 60, prise en charge de patients)
Christian LEHMANN (médecin généraliste)
Thierry BAUBET (professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université Sorbonne Paris Nord, aspects psychologiques/psychiatriques)
Corinne DEPAGNE (médecin pneumologue , Hopitaux et médecine libérale de Lyon, soins)
Laurent FIGNON (médecin gériatre , CH Cannes, veille sanitaire et soins)
Matthieu CALAFIORE (médecin généraliste. directeur du département de médecine générale de lille, Université de Lille, soins)
Michaël ROCHOY (ancien chef de clinique en médecine générale, co-fondateur de stop-postillons, membre du collectif du côté de la science, Université de Lille, informations grand public, revues de littérature)
Florence GALTIER (praticien hospitalier, CHU Montpellier, recherche clinique)
Thomas PRADEU (directeur de recherche, CNRS, ImmunoConcept, Université de Bordeaux, immunologie & philosophie des sciences)
Marie-Christine PICOT (médecin épidémiologiste, CHU Montpellier, essais cliniques, validation test rapide)

Source: « Admettre l’ampleur de l’épidémie de Covid-19 pour poser la question démocratique »

https://framaforms.org/admettre-lampleur-de-lepidemie-de-covid-19-pour-poser-la-question-democratique-1604778169